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Le gala pour tous !

Par Jonathan Hofer

Une critique du spectacle

De Jérôme Bel / Théâtre de Vidy / du 31 janvier au 3 février 2017 / Plus d’infos

© Théâtre de Vidy

Danser pour soi, danser pour les autres, avec les autres. S’approprier la musique, dans son corps entier, la faire sienne. Tout un chacun possède sa propre façon de s’exprimer à travers la danse. C’est ce tout, cette multiplicité universelle que Jérôme Bel cherche à questionner et affirmer dans sa création Gala.

Auteur, créateur et interprète international, Jérôme Bel aime déconstruire les procédés de la danse et remettre en question les dichotomies ordinaires qui séparent le monde du spectacle du monde du spectateur. C’est bien de cela qu’il s’agit quand le chorégraphe se propose de mêler des artistes confirmés aux artistes amateurs sur le plateau. Ainsi, c’est une troupe hétéroclite – composée d’individus de la ville dans laquelle le spectacle a lieu – qui se produit sur scène, dans un mélange de styles, d’âges, de sexes et de physionomies, et qui interprète autant du ballet que de la pop.

Le spectacle propose une forme très répétitive et dénuée de tout artifice technique pour apprécier les différentes appropriations des danseurs. La scène apparaît libre de décors : uniquement un sol blanc emmuré par des rideaux noirs. Les accessoires aussi sont pratiquement inexistants et la seule variation que l’on peut trouver dans les objets scéniques se situe au niveau des costumes que les artistes échangent à un certain moment. C’est la chorégraphie qui est propice à l’observation des variations. Dans la première partie du spectacle, on assiste à des passages individuels sur un thème musical et des pas imposés, que chaque danseur doit s’efforcer d’effectuer au mieux de ses capacités. Ensuite, dans la deuxième moitié, un des danseurs montre l’exemple et les autres doivent suivre la chorégraphie qu’il interprète. Ces deux parties permettent de comprendre comment chacun s’exprime en réalité d’une façon unique.

Le projet artistique de Jérôme Bel questionne le rapport entre la musique et l’individu. Le spectateur s’identifie très rapidement à des caractères, à un ethos, à des corporalités, et cette identification donne lieu à des rencontres très touchantes : on a l’impression de connaître intimement les gens qui se livrent sur scène sans passer par le filtre d’un personnage fictif. Le spectacle atteint aussi son objectif en cela qu’il choque le spectateur en faisant venir sur scène des caractères inhabituels. En effet, Jérôme Bel propose de mettre en avant l’individu en chaise roulante, le trisomique, la personne en surpoids, … . Plus que le rapport au corps, c’est la limite entre l’attendrissement, le rire et même la moquerie qui est mise en question : pourquoi est-ce que tel danseur me fait sourire ? me donne envie d’applaudir ?

La structure répétitive sur laquelle se base le spectacle permet cependant aussi à l’ennui de s’installer : l’introduction du spectacle – une suite de photographies montrant différents théâtres – ainsi que les nombreux passages des danseurs ne fournissent pas sur la durée matière à une réflexion constante, et la maladresse des amateurs laisse souvent indifférente plus qu’elle ne questionne.

Le spectacle se livre ainsi avec danger au spectateur : entre ennui et émerveillement, cette prestation laissera autant d’indifférents que de spectateurs conquis.

Du début à la fin

Par Jonathan Hofer

Le Chant du cygne / d’Anton Tchekhov / mise en scène Robert Bouvier / Théâtre du Passage / du 2 au 6 novembre / Plus d’infos

©Fabien Queloz

©Fabien Queloz

La création de Robert Bouvier et de la Compagnie du Passage est une tempête. Un fracas entre ténèbres et lumière, le choc de la jeunesse et de la vieillesse, du silence et du vacarme.

Le Chant du cygne de Tchekhov ne comprend que deux personnages : le vieux comédien Vassili Vassiliévitch Svetlovidov et le souffleur Nikita Ivanytch. Quand le comédien se réveille, pas tout à fait sobre, enfermé dans le théâtre, il se lance dans une réflexion sur son métier, sur son amour, sur le public, sur le texte. Tandis que le personnage de Svetlovidov s’éveille face à l’angoisse du vent qui s’infiltre dans le théâtre plongé dans l’obscurité, le spectateur lui aussi s’éveille progressivement devant la tempête qui se prépare sur le plateau.

La réussite du spectacle tient au mélange des extrêmes. La lumière s’emploie subtilement – tantôt forte, tantôt douce ; tantôt ciblée, tantôt diffuse – à guider le spectateur vers des points de vue différents. De même, entre présence et absence, la musique et la scénographie comblent tour à tour un vide ou le laissent parler. On se retrouve tout à coup hors de la pièce initiale, dans un dialogue entre les comédiens Roger Jendly et Adrien Gygax sur le plateau. Les deux niveaux de fictions permutent constamment : entre Tchekhov et les acteurs, le spectateur voyage dans la vie du comédien – propre ou inventée.

Les acteurs livrent une performance impressionnante de justesse. Ils rendent un hommage bouleversant de sincérité au monde de la scène. La collaboration d’Adrien Gygax et de Roger Jendly donne à voir les difficultés d’un jeune acteur à faire naître son personnage et le texte à la scène. Des anecdotes aussi comiques que légères font sourire aussi bien les plus aguerris que les plus novices en matière de théâtre. Si le chant du cygne marque habituellement la fin, il marque ici le début : la transmission d’une carrière prodigieuse vers la jeune génération. Découvrez ou redécouvrez ce spectacle, laissez-vous transporter par cette création où tout le monde fera – selon la formule très chère à Roger Jendly – du théâtre comme un enfant qui s’amuse.

Ai-je bien fait de venir ?

Par Jonathan Hofer

La tragédie comique / de Yves Hunstad et Eve Bonfanti / mise en scène Eve Bonfanti / TKM / du 2 au 7 février 2016 / plus d’infos

©Olivier Garros

©Olivier Garros

La question intervient dès les premières paroles sur le plateau. A la fin du spectacle, tout le monde sait que Yves Hunstad est bien le seul à la poser. Le premier amour de la Fabrique imaginaire entame la trilogie sur le théâtre à Kléber-Méleau. Et si la suite est au goût de l’entrée, c’est un véritable banquet qui s’annonce !

Il est tout seul, ils sont un, il est deux. Ce drôle de mono-duo, un personnage et son acteur, raconte l’histoire atypique d’une ontologie théâtrale. Le personnage, dans les hautes sphères du monde des caractères, ne sait pas qui choisir pour l’écrire et le représenter. Les occasions se présentent tour à tour, mais finir empoisonné par Shakespeare, très peu pour lui ! Fatigué par des siècles d’attente et après que tous ses amis sont descendus sur terre, le personnage s’en remet au grand Hasard qui l’emmènera dans la chambre d’un petit enfant, le fameux auteur-interprète. Dans un monologue tonitruant, cette narration rebondit dans tous les sens, se mélange et se réinvente au fil de la représentation.

Créée en 1989, primée au Canada, déjà traduite dans plusieurs langues, La tragédie comique a fait le tour du monde. Comment parler d’un spectacle représenté des centaines de fois ? Que dire, qui n’ait déjà été dit, sur le spectacle du duo belge ? Rien. A peine les trois coups frappés, Yves Hunstad et son personnage en enchaînent quatre cent. Ils tiennent en haleine toute une salle par un jeu qui traverse comédie, tragédie, clowneries et acrobaties. En échange constant avec le public, c’est un dialogue qui s’instaure. L’acteur n’hésite pas à fixer les spectateurs dans les yeux, à leur parler, quitte à les embarrasser quelque peu. Le texte est subtil : il allie calembours, maximes, digressions gratuites et réflexions intenses. Jamais dans la lourdeur d’un discours trop philosophique, le monologue invite dans un monde imaginaire enfantin. La réalité cède la place aux rêves qui inondent les yeux des plus vieux et des plus jeunes.

Le décor très simple – un rideau, un pupitre et un élément dont, à la demande du personnage, nous ne parlerons pas ici – laisse aussi toute la place à l’imaginaire. Le spectateur voit presque se former sous ses yeux chevaux, lits, chaussures, allant même jusqu’à se salir les mains sur la peinture fraîche. La conception lumière est en interaction constante avec le comédien et le personnage qui ne se lassent pas d’alterner les effets : plein feu, découpe, douche, …

Grâce à ce spectacle, le théâtre lausannois applique à la lettre la formule de Roger Jendly : faire du théâtre comme un enfant qui s’amuse. Respirez, vivez et rêvez avec Yves Hunstad et Eve Bonfanti. On ne peut que vous souhaiter ce bol d’air frais, ce petit bijou, ce …

Fait divers

Par Jonathan Hofer

Le Conte d’hiver / de William Shakespeare / mise en scène Frédéric Polier / Théâtre du Grütli / du 26 janvier au 14 février 2016 / plus d’infos

©Théâtre du Grütli

©Théâtre du Grütli

Un roi, une reine, de la jalousie, un ours meurtrier, un bandit de grand chemin, des bergers et de la musique. Vous l’aurez compris, la troupe de l’Atelier Sphinx donne à voir dans son interprétation du Conte d’hiver de Shakespeare un spectacle au contenu des plus hétéroclites.

A l’occasion du 400e anniversaire de la mort de Shakespeare, le théâtre du Grütli et l’Atelier Sphinx, emmenés par Frédéric Polier, s’attaquent au Conte d’hiver. Une tragicomédie délirante, où les personnages royaux et les motifs pastoraux se côtoient. Dans cet univers, où interviennent même des éléments fantastiques, deux rois – de Bohème et de Sicile – sont les meilleurs amis du monde. Voilà pourtant que lors d’une soirée bien arrosée, le roi de Sicile, constatant la proximité de sa femme et de son ami, enrage de jalousie. Il tente alors d’assassiner le supposé amant, met sa femme au cachot et bannit son enfant nouveau né, une fille, qu’il croit bâtarde. Cette dernière tombera dans les bras d’un berger qui l’élèvera comme si elle était sienne.

La mise en scène de Frédéric Polier propose un accompagnement musical à ce classique. Les dialogues sont portés par un duo de violon et violoncelle, tantôt au premier plan, tantôt en fond sonore. Les compositions de Philippe Koller marquent nettement les limites entre tragédie et comédie pastorale, s’accordant à l’une ou à l’autre tonalité, ce qui aide à faire les basculements entre ces deux genres, si différents dans leurs registres. La scénographie facilite aussi cette transition : le spectacle s’appuie sur un changement clair dans les lumières – on passe d’un plateau très ciblé dans son éclairage à une luminosité diffuse, plus importante – tandis que quelques éléments de décors sont ajoutés – une table de banquet, des roues ornées de rubans. Ces quelques opérations déversent, dans les moments pastoraux, un bol d’air frais sur le public.

Monter une pièce du répertoire peut s’avérer à double tranchant : d’un côté, les textes se signalent souvent par leurs qualités intrinsèques – textuelles, stylistiques, idéologiques, … . D’un autre côté, l’enjeu pour un metteur en scène devrait être de sortir de l’ordinaire, d’apporter un nouvel éclairage, de surprendre. De ce point de vue, la prestation du théâtre genevois manque d’éclat, de surprise, de nouveauté, malgré la présence, agréable mais non révolutionnaire, de la musique. Sans retrouver le grand frisson, on prend simplement plaisir à revoir ce grand classique, qui se laisse apprécier comme un vieux film.

Entre vie et mort

Par Jonathan Hofer

La vie que je t’ai donnée / de Luigi Pirandello / mise en scène Jean Lermier / Théâtre de Carouge / du 26 janvier au 14 février / plus d’infos

©M.D. Curto

©M.D. Curto

Comment réagir face à la mort d’un fils ? Et s’il continuait à vivre à travers sa mère, s’il ne s’agissait, finalement, que d’un second don de vie ? Ou alors faut-il se laisser mourir avec lui ? « Se martyriser, se consoler, s’apaiser. Oui, c’est bien cela la mort ». Entre vie et mort, clarté et ténèbres, pleurs et rire, Jean Lermier donne à voir un spectacle construit dialectiquement.

Luigi Pirandello (1867-1936) est un artiste qu’on ne peut enfermer dans les typologies classiques. Toujours hors du clivage entre le comique et le grave, ses œuvres peignent des portraits atypiques et marginaux qui laissent souvent une paradoxale impression de proximité, de familiarité. C’est le cas de La vie que je t’ai donnée. Ecrite en 1923, la pièce montre les tourments d’une mère ayant perdu son fils tout juste de retour, après sept années d’absence. Loin d’assumer son deuil, Donna Anna affirme que son fils vit à travers elle. Qu’elle le maintient aussi vivant qu’il l’était avant de s’en aller, il y a bien des années. Toute la trame se joue dans ce déni auquel le spectateur, pour lequel la frontière entre « réalité » et invention subjective des personnages est toujours incertaine, finit presque par croire.

Jean Lermier comprend Pirandello. Sa mise en scène laisse parler les silences, elle embellit le texte, elle laisse la place au rire, aux pleurs, aux ambiguïtés et aux incongruités propres à l’auteur italien. Les rythmes et les tonalités se mêlent, formant un tout homogène. Le décor et les costumes sont simples mais efficaces : ils invitent le spectateur à s’immerger dans la campagne toscane. La lumière, tantôt claire, tantôt ténébreuse, joue avec ces décors : on voit ainsi danser les ombres, à travers une fenêtre, une porte, contre les façades ocres…. Incarnation du fils perdu, errant dans la solitude de la maison maternelle ?

La distribution soutient, elle aussi, à merveille le spectacle. Les acteurs incarnent avec une justesse redoutable des personnages difficiles à appréhender, déchirés dans la folie, dans le deuil, dans une profonde nécessité de donner un amour impossible. Des caractères qui, malgré leur complexité, deviennent très rapidement familiers.

Sans entrer dans l’excès, la représentation démontre le sens du détail de toute l’équipe artistique pour peindre un tableau somptueux, propre et fidèle au croquis de l’auteur. On ne peut que vous encourager à vous immerger pour deux trop courtes heures dans ce théâtre genevois ; personne n’en sortira inchangé !

Un jeu d’enfants

Par Jonathan Hofer

Les Aventures de Huckleberry Finn – Part one / d’après le roman de Mark Twain / adaptation et mise en scène Yvan Rihs / TPR / du 12 au 15 janvier 2016 / plus d’infos

©Yvan Rihs et Camille Mermet

©Yvan Rihs et Camille Mermet

« AVERTISSEMENT : Quiconque essaiera de trouver un sens à ce récit sera poursuivi ; quiconque essaiera d’y trouver une morale sera banni ; quiconque essaiera d’y trouver une intrigue sera fusillé. Par ordre de l’auteur. » C’est sur cette épigraphe que commence la représentation, un voyage entre le pays de l’enfance et le Mississippi. Préparez-vous à une balade insolite au cœur du célèbre roman de Mark Twain : Les aventures de Huckleberry Finn.

Yvan Rihs signe sa dernière création au théâtre populaire romand (TPR) et c’est sous sa plume que prend forme une adaptation du célèbre roman de Mark Twain, Les aventures de Huckleberry Finn. Le metteur en scène genevois clôt par la même occasion la thématique « Les belles complications », triptyque initié par Anne Bisang, directrice artistique du TPR. Comment ponctuer de meilleure façon ce cheminement théâtral qu’à travers les aventures du jeune Huck’ Finn, vagabond à la recherche d’identité, d’amis, de famille ?

Après Les aventures Tom Sawyer – roman précédent sur les périples de Huckleberry Finn – et la découverte par les deux compères d’un trésor, le jeune Finn est pris sous l’aile de la veuve Douglas et de Miss Watson. Face à un enfant livré à lui-même depuis la naissance, les deux sœurs se retrouvent désarmées lorsqu’elles tentent de « ciliviliser » l’adolescent. Le père de Huck, apprenant que son fils possède une belle fortune, revient alors afin de s’emparer des richesses de son jeune vagabond. Le protagoniste réussit à s’évader des griffes d’un père alcoolique, se laisse dériver sur le fleuve Mississippi après avoir simulé sa propre mort et c’est dans cette fuite, dans cette découverte de la liberté et de soi, qu’il se construit.

C’est bien dans un vagabondage que nous emmène ce spectacle, autant dans sa narration que par sa construction. La structure de la pièce met très bien en exergue cette divagation, digressant volontiers par des intermèdes musicaux, danses, rêveries et autres jeux. Cette « indécision » reflète à merveille les tourments du jeune Huck. Si les aventures de Tom Sawyer abordaient un air léger de chasses au trésor et d’aventures excitantes, son compère fait face au monde des adultes, celui des responsabilités et de la morale. Face à ce monde qui le révulse, Tom Sawyer et sa bande se présentent pour lui comme un exutoire, un retour dans l’enfance et dans le jeu.

Le spectacle promène ainsi le spectateur entre flâneries et narration, mais parfois le perd. Devant la matière très importante du roman de Mark Twain, Yvan Rihs a choisi de décliner son œuvre en deux parties, et la première, présentée actuellement, dure déjà plus de trois heures. Il s’ensuit indéniablement une certaine perte de dynamisme dans la trame centrale et il ne faut pas s’attendre à un voyage en ligne droite, d’un point A à un point B. Entre imagination et réalité, entre légèreté et gravité, la dichotomie répétitive du spectacle peine à accrocher sur trois heures, surtout quand les comédiens adoptent un jeu parfois surfait : on mime une démarche d’enfant, on adopte la façon enfantine de parler plutôt que de vivre un véritable jeu de bambin. Cette lacune vient poser une question centrale dans cette pièce : Tom Sawyer et sa bande peuvent-ils être incarnés par des adultes ? Plus encore, jusqu’à quel point le spectateur ne fait-il pas cas que le rôle d’un homme (Tom Sawyer) soit joué par une femme? Ces éléments pris séparément pourraient passer tout à fait inaperçus. L’addition de tous ces détails amène cependant à une difficulté d’immersion dans un texte et dans une mise en scène qui se veulent immersifs par de fréquentes adresses au spectateur et par une narration constamment à la première personne.

La sortie du théâtre se fait finalement à l’image du spectacle, dans l’indécision. Entre délectation et frustration, Les aventures de Huckleberry Finn se présente comme une merveilleuse déception.

Une musique en demi-teinte

Par Jonathan Hofer

Sound of Music / mise en scène Yan Duyvendak / Théâtre de Vidy / du 27 au 31 octobre 2015 / plus d’infos

©Sébastien Monachon

©Sébastien Monachon

Et si nous parlions de la fin ? Celle du spectacle ? Non, la vôtre, la mienne : la fin de l’Homme. Ah non ! pas un mardi soir après huit heure de travail. Et si je vous la chante ? Alors là, ça change tout !

Yan Duyvendak signe, dans sa dernière création, une comédie musicale façon Broadway tout à fait saisissant. Avec l’aide de Christophe Fiat, Olivier Dubois et Andrea Cera – pour le texte, la chorégraphie et la musique – le néerlandais aborde tous les sujets : guerre, climat, propriété intellectuelle, suicide, … Un spectacle engagé éclatant, interprété par de jeunes artistes fringants.

Toute la virtuosité du spectacle se situe dans cette tension : évoquer le drame humain dans une comédie musicale. Une comédie musicale, c’est léger, ça en met plein la vue, ça fait rêver… Alors, quand cette forme se prête au discours engagé, c’est un malaise grandissant qui s’installe chez le spectateur. Faut-il rire ou pleurer ? Les thèmes sont de plus en plus violents alors que la scène scintille – les acteurs changent par petits groupes de vêtements jusqu’à ce que tous soient vêtus d’habits dorés. Même la musique participe de cette tension en cassant inlassablement, dans chaque chanson, toutes les parties mélodieuses. Chacun de ces éléments prépare l’apothéose d’une scène finale à couper le souffle.

A la sortie du théâtre, le soir de la première, deux femmes parlaient du spectacle. Pour l’une, il avait trop duré, alors que l’autre se plaignait d’une expérience trop courte. Mon sentiment les rejoint toutes les deux : après une première partie vécue comme affreusement longue, je sors du théâtre sur ma faim : j’en aurais demandé encore. Car si la gradation dans la performance s’avère remarquable, étrangement, le rythme peine d’abord à accrocher le spectateur. Les premières chorégraphies sont très lentes et la scénographie manque de folie, de cette petite touche de rêve qui fait de la comédie musicale une expérience hors du commun. Le secret du genre, c’est d’entraîner le spectateur. De l’amener sans cesse vers des lieux nouveaux sans jamais lui lâcher la main. Alors pourquoi un début si lent ? Certainement afin d’accentuer la progression, pour mieux laisser éclater la dernière scène. Un dommage collatéral donc, une perte nécessaire. Malgré ce bémol, Sound of Music manifeste une virtuosité dans l’art du double registre et une maîtrise certaine du paroxysme.

Profitez de cette petite mélodie du bonheur : elle ne dure pas, mais Dieu qu’elle est belle.

Un produit du terroir suisse

Par Jonathan Hofer

Home-Made / de Magali Tosato / mise en scène Magali Tosato / Théâtre de Vidy / du 22 septembre au 4 octobre 2015 / plus d’infos

©Samuel Rubio

©Samuel Rubio

« Regardez comme il est mignon ! » ; « N’est-il pas adorable mon fi-fils ? » ; « Le portrait craché de sa maman ! ». Entre traumas de l’enfance et doux souvenirs, le spectacle Home-Made interroge la place de notre passé : comment puis-je me débarrasser du poids de mon éducation pour devenir quelqu’un ?

La jeune Magali Tosato signe sa quatrième mise en scène dans le spectacle Home-Made, actuellement au théâtre de Vidy. Dans ce spectacle – inspiré par le roman Mars de Fritz Zorn – la metteure en scène et sa compagnie, Mikro-kit, questionnent la place de l’éducation dans nos vies. Dans un jeu d’interrogatoires successifs, deux personnages – incarnés par Baptiste Coustenoble et Tomas Gonzalez – transmettent leur vécu face à leurs enfances et à leurs parents. Bien que de prime abord tout semble radieux et sans encombre sur le chemin de ces deux entités, le spectateur se rend vite compte que quelque chose cloche. Est-ce que je peux sortir de ma construction sociale ? Comment me libérer de la petite voix de ma mère, à l’intérieur de ma tête? Comment dire « maman, je t’aime » ?

Si les questions que le spectacle soulève peuvent sembler sombres, le spectacle est en demi-teinte et mélange agréablement quelques traits comiques aux questionnements. De plus, les deux comédiens ne sont pas tout à fait seuls sur scène. Projetés sur un élément du décor au fond du plateau, les interviews de deux mères viennent agrémenter le spectacle et donnent du répondant aux personnages. Ces interventions sont suppléées par une autre forme filmographique : des spectacles d’enfants. Intermèdes comiques, ces images rappelleront sans doute beaucoup de souvenirs aux parents et aux grands enfants.

Le spectacle de la compagnie Mikro-kit mêle ainsi les registres, les rythmes et les supports pour étoffer son discours. Ce discours joue sur deux niveaux différents dans son contenu et dans sa réception. D’une part, il touche par son universalité – chacun ne manquera pas de se reconnaître dans les films et les dialogues – en racontant l’histoire de deux personnages comme singularités. D’autre part, le contenu conceptuel du spectacle pose la question de l’intégration du micro dans le macro : comment puis-je exister comme subjectivité dans un ensemble ?

Si la diversité aide bien souvent à s’accrocher dans un spectacle, elle ne permet cependant pas de développer entièrement la réflexion. Entre universalité des propos tenus sur scène et immersion dans l’histoire des deux personnages, le spectacle ne choisit pas son camp et perd quelque peu son spectateur. Ainsi, il devient difficile de choisir entre l’empathie pour la situation qui se déroule sous nos yeux et un examen de sa propre position face à son enfance. La thématique complexe que le spectacle aborde se trouve alors prise entre deux partis et ne se développe pas au-delà de quelques considérations un peu simplistes. Au final, un spectacle peut-être un peu trop home-made, un peu trop suisse par sa neutralité qui ne permet pas une réflexion identitaire véritablement approfondie.

Une pensée pour eux

par Jonathan Hofer

Y penser sans cesse / de Marie Ndiaye / mise en scène Nalini Selvadorey / le 29 mai 2015 / Théâtre des Osses (Festival Le Printemps Des Compagnies) / plus d’infos

Y penser sans cesse , © Théâtre des Osses

Y penser sans cesse , © Théâtre des Osses

Dépaysé, meurtri, abandonné. Grandir dans un pays qui n’est pas le sien, dans une langue qui n’est pas la sienne. Y penser sans cesse s’ancre dans un paysage berlinois et, comme les stolpersteine, le texte fait ressurgir les mémoires des victimes de la guerre.

Moitié supérieure d’un visage noir, robe noire, pieds nus, éclairages sous des angles différents, un peu de fumée, une montagne de tabourets pliants, un texte défilant sur un écran et une pianiste. Voici tout ce que la proposition de Nalini Selvadorey donne à voir. Mais tendez l’oreille, laissez vous prendre, bercer par la musique du texte. Portée par la diction irréprochable de Dominique Gubser, la plume de Marie Ndiaye prenait forme dans l’atelier du théâtre des Osses hier soir. Y penser sans cesse est un hommage aux mères et aux enfants, victimes des guerres à travers le monde. Difficile de raconter l’histoire de la « pièce ». Des dialogues entre une mère et son fils, des lieux, des souvenirs, la vision d’une langue perdue face à la langue d’adoption : « Gehen wir nach Hause ? ». Par une forme mixte, entre poésie et théâtre, le texte se destinait d’abord à la lecture. Une forme réutilisée dans la performance à travers les mots défilant sur un écran ou l’épuration de la mise en scène. La litanie berce pendant une petite demi-heure qui s’éteint tranquillement sur le Clair de lune de Debussy. On manque d’ailleurs parfois de s’y endormir : la complexité du texte et l’absence d’accroches scéniques empêchent de se rattacher facilement à quelque chose jusqu’à l’arrivée de l’écran. Le déplacement demandé au public vise également à le rendre moins passif.

Que dire de plus ? Le spectacle est un coup de poing poétique. Court, intense : le public en prend plein la tête. Malgré la difficulté d’approche, personne n’en ressort indemne et en quittant le théâtre, on est quelque peu chamboulé par cette prestation qui, assurément, vaut le détour.

Quand Chessex subit l’interrogatoire

par Jonathan Hofer

L’Interrogatoire / de Jacques Chessex / Mise en scène Laurent Gachoud / du 22 au 24 mai 2015 / Théâtre des Osses (Festival Le Printemps Des Compagnies) / plus d’infos

L'Interrogatoire, © Théâtre des Osses

L’Interrogatoire, © Théâtre des Osses

Les lumières s’éteignent, l’Ogre raisonne et résonne. Pendant près d’une heure et demi, la confrontation fait rage, elle bouscule, elle chamboule. Le décor se déchire. Laisse place à la nudité, au rire, à la haine, au vide.

La voix profonde séduit tout de suite. Le physique, d’une ressemblance frappante avec celui de l’auteur, impressionne par sa prestance. Dans une salle peu éclairée, la voix soliloque. Le spectateur reconnaît les thèmes « chesseiens » familiers : religion, écriture, sexualité, … Soudain, en contraste total avec cette première figure, une jeune femme gracieuse (l’interrogateur) intervient. Elle remet en question, creuse, cherche à savoir les fondements de la pensée, brise le cadre bien installé, se moque de tout … L’Interrogatoire, c’est la confrontation entre un Chessex auto-fictif et son alter ego, ici féminin, bien décidée à chambouler la sérénité du plateau.

Dans cette interprétation, créée l’année dernière par la Compagnie de l’Oranger, le public assiste à une partie de cache-cache entre les deux personnages. Chacun prend tantôt le rôle du tortionnaire, tantôt le rôle du supplicié. Ils se cherchent, s’évitent et se mêlent parfois dans une sensualité aussi touchante par sa simplicité que perturbante par son ambiguïté quasi incestueuse. La prestation ne comporte pas d’« Ogre ». Le personnage de Chessex, souvent tourné en ridicule par sa part féminine, n’arrive pas à maintenir une position ferme.

Saluons le travail sur les lumières réalisé pour le spectacle. Les jeux et le dynamisme qu’elles créent dirigent le spectateur, le transportent d’un coin à l’autre de la scène. Certaines fois fixes, certaines fois en mouvement, lueur d’une simple ampoule ou projecteur aveuglant dirigé vers le public, elles fascinent par la diversité de leurs emplois. En accompagnement, la musique charme le spectateur, elle aussi à travers des registres différents, sensuelle ou matraquante. La prestation joue sur une panoplie de registres et de rythmes : l’ambiance transporte.

Quelques interrogations, déceptions peut-être, demeurent. Comme toujours chez Chessex, la sexualité joue un rôle dominant. L’écrivain romand prend d’ailleurs plaisir à décrire de quelle façon le sexe féminin, les lèvres et leur sillon en particulier, le passionnent. Dans une scène d’une splendeur et d’une sensualité inouïes, l’interrogateur se fait déshabiller par le personnage de Chessex, un air de guitare planant dans l’air, il la caresse de ses mains, sans jamais la toucher réellement, mais tout finit par s’écraser dans un paroxysme étrange. Est-il pertinent d’illustrer les fantasmes si crûment décrits par l’auteur à travers une cuillère de marmelade sur un dos nu ? Si le rapprochement entre nourriture et désir charnel est pertinent, le geste appliqué semble quelque peu timide. Pourquoi ne pas répandre cette confiture, la lécher ? Dévorer ce corps féminin qui semble si affamant, si irrésistiblement attirant ? En somme : une ambiance prenante et un spectacle qui aurait pu convaincre, si la folie du geste avait servi la folie du texte.

Une belle mocheté!

par Jonathan Hofer

Riquet / d’Antoine Herniotte / d’après Charles Perrault / mise en scène Laurent Brethome / du 5 au 10 mai / Théâtre Am Stram Gram / plus d’infos

© Elisabeth Carecchio

Que faire quand on est moche mais très intelligent ? La réponse paraît évidente : il faut s’autoproclamer « prince de la nuit » ! Fermer les yeux, ne plus vivre du regard des autres et danser toute la journée.

Adapté du conte de Perrault par Antoine Herniotte, Riquet raconte l’histoire d’un prince et de deux princesses. Le personnage éponyme ainsi que l’une des princesses se voient pourvus du plus brillant esprit mais d’un physique innommable, alors que la dernière princesse est infiniment belle, mais bête comme ses pieds ! Pendant que Riquet, fraîchement autoproclamé prince de la nuit, se réfugie dans la forêt sans lumière, les deux princesses doivent trouver un mari pour succéder à leur vieux père, trop âgé pour continuer à porter la couronne – littéralement.

Sous la direction de Laurent Brethome, cette fable de la fin du XVIIe siècle reprend vie. Grâce notamment à la contribution de Louis Lavedan – artiste plasticien présent pendant la représentation – les effets scéniques sont travaillés par des dichotomies : inesthétique et esthétique, poésie et froideur implacable, nuit et jour… tout se mêle, forme contraste pour que la beauté naisse dans la laideur.

Riquet doit être un spectacle pour les enfants : c’est du moins ce que laisse penser la simple observation du public. Difficile cependant, au début, d’imaginer que les bambins peuvent apprécier autant de deuxième degré, d’allusions, de phrases lourdes de sens dans un discours qui, bien que très varié dans sa forme, se veut plutôt sérieux. La grossièreté des décors et des costumes surprend également : du papier mal soigné en fond, des chapeaux pointus et des baguettes pour signifier les fées, …Toute la réussite du spectacle est cependant là. Comment traiter un sujet douloureux, celui de la laideur, touchant particulièrement – chacun doit s’en souvenir – le monde des enfants ? Il faut prendre par la main, accompagner, plus encore : créer un monde avec les spectateurs. En cela, Riquet fonctionne très bien. Petit à petit, laissant les images parler, parfois à travers des marionnettes, parfois dans le noir presque complet et parfois dans la simplicité de la scène. Dans une poétique féerique, la performance donne à rêver. En sortant de la salle, les adultes seront plus enfants que les jeunes spectateurs !

Les enfants y trouveront eux aussi certainement leur compte au final. Patrick,12 ans, me l’a assuré : « au début je m’ennuyais mais à la fin c’était vraiment trop joli ». Que petits et grands se rendent au théâtre Am Stram Gram pour se laisser bercer, pour rire et pleurer, qui sait ?

Un écrin pour la langue

par Jonathan Hofer

Affabulation / de Pier Paolo Pasolini / mise en scène Stanislas Nordey / du 3 au 13 mars 2015 / Théâtre de Vidy / plus d’infos

© Samuel Rubio

© Samuel Rubio

La mise à mort du père par le fils, cela relève du mythe. Affabulation inverse la tragédie sophocléenne, révélant l’infanticide par un père fou. Une descente aux enfers, soutenue par un texte incroyable.

La lecture de Pasolini n’inverse pas entièrement le mythe oedipien, mais montre une double dynamique, une double envie de castration. D’un côté le fils envers le père par désir pour la mère, d’un autre le père envers le fils pour sa puissance. Cette tragédie – au sens littéraire comme au sens commun du terme – prend place au sein de la grande bourgeoisie du nord de l’Italie. Bourgeoisie qui, dans la scène d’ouverture, voit sa stature remise en question par un songe, envahissant le jardin familial comme une brise avant la tempête.
Stanislas Nordey, fraîchement élu directeur du théâtre national de Strasbourg (TNS), connaît bien Pasolini. Affabulation est la sixième pièce de l’auteur italien que Nordey aborde – cette fois comme metteur en scène et comme acteur. Nordey aime le théâtre, le cinéma, la prose et la poésie de l’Italien. Pendant la création, toute l’équipe artistique s’est plongée dans ce monde de mots, d’images, les deux composants conducteurs du projet artistique.

Le metteur en scène ne donne qu’une consigne fixe à ses acteurs : respecter le vers libre. Tout le spectacle s’arrange autour du texte. Le décor – d’énormes murs, mobiles, qui changent de position entre et pendant les scènes, ainsi qu’un immense cadre où défilent successivement cinq œuvres de la Renaissance – se masse autour des acteurs, les accessoires sont inexistants. Les mots résonnent dans la salle, ils frappent, chamboulent. Quitte à casser le rythme narratif, celui du dialogue – des pauses interviennent entre le verbe et son complément par exemple – et, de fait, rendre les personnages parfois très peu naturels. Un prix que Stanislas Nordey paie volontiers pour que les mots œuvrent sur le spectateur.

Quand la langue de l’auteur est ardue, la mise en scène est une châsse où le joyau du texte se sertit. Nombre de scènes se présentent comme des tableaux où la symétrie entre les acteurs, d’incroyables et omniprésents jeux de lumière ainsi qu’une dynamique très lente polissent le lyrisme textuel.

Stanislas Nordey a pris la décision, dans sa mise en scène et dans son jeu, de ne faire aucune concession. Il se livre entièrement au texte. Le metteur en scène ne suit cependant pas Pasolini jusqu’au bout : l’auteur italien prônait un abandon de la mise en scène, une absence de décors, de jeu d’acteurs. Dans le compromis, certains aspects d’un spectacle théâtral « classique » – comme le réalisme des personnages, le rythme – sont refusés. Que les amoureux de la langue et les curieux n’hésitent cependant pas à se déplacer !

Quand le Grütli converse avec les extraterrestres

par Jonathan Hofer

La Paranoïa / de Rafael Spregelburd / mise en scène Frédéric Polier / du 3 au 22 mars / Théâtre du Grütli / plus d’infos

© Théâtre du Grütli

© Théâtre du Grütli

La Paranoïa ? Une fiction dans la fiction de la fiction où vous, spectateur, assistez à l’histoire dans l’histoire, de l’Histoire… L’équipe de Frédéric Polier nous donne ici à voir une pièce des plus particulières.

Pour faire court : La Paranoïa, c’est l’histoire de cinq personnages – un colonel, un astronaute, un physicien théorique, une écrivain – aux caractères atypiques qui se réunissent dans un hôtel uruguayen pour sauver la planète – très hollywoodien tout ça ! Pour ce faire, ils ont la mission de nourrir « les intelligences », des entités extraterrestres, affamées de fiction. Nos compères ont 24 heures pour trouver une histoire inédite afin de rassasier ces terribles entités, sous peine de voir la planète terre disparaître. On retrouve dans ce véritable pot pourri : une miss Venezuela vengeresse, un flic bedonnant, un président corrompu, … bref, un magnifique nanar des années 80.

Avec Frédéric Polier et son équipe du théâtre du Grütli, c’est trois heures – ou trois sauts de tortue, j’avoue ne plus être sûr – de spectacle où théâtre et cinéma alternent dans une ambiance détraquée. La scénographie comporte un écran où l’histoire qui doit sauver l’humanité se déroule au fil de son invention. Agréable stratagème qui n’offre pas le temps de s’ennuyer.

Mais sous une apparente gratuité, la pièce critique acerbement l’industrie du divertissement. Un monde où triomphent les clichés, les facilités artistiques et le plaisir pur. C’est un peu le principe des Cent mille milliards de poèmes de Queneau : en partant de stéréotypes esthétiques, narratifs, thématiques, … il est possible de créer une quantité presque infinie d’associations, qui amènent à un composé formel visant uniquement le divertissement.

La critique porte sur deux aspects liés : l’extravagance extrême des personnages créateurs engendre la grossièreté du scénario. Or, pour mettre cela en exergue, il ne suffit pas de jouer uniquement sur des superlatifs. Il faut savoir trouver la ligne exacte, ni trop, ni trop peu. Il faut que le metteur en scène sache entendre la voix de l’auteur, qu’il la transmette et guide ses acteurs dans ses méandres. Dans ce labyrinthe qu’est La Paranoïa, on ne peut que saluer la collaboration de Frédéric Polier et de Rafael Spregelburd : le directeur du théâtre du Grütli, qui a déjà monté une autre pièce de ce même auteur l’année dernière (L’Heptalogie de Hieronymus – basée sur le tableau Les Sept Péchés Capitaux de Hieronymus Bosch) entre parfaitement dans le fonctionnement des codes textuels de la pièce – les répliques policières vides de sens, les liaisons amoureuses superficielles, le pathos débordant, … : il sait jouer avec, surprendre, étonner.

La Paranoïa est un spectacle réussi, pas parfait sur le plan technique – quelques problèmes sonores dans les changements de plan cinématographiques, certaines sorties de scène un peu rapides – mais avec une base telle, il ne peut être que comme un bon vin : il se bonifiera un peu chaque représentation. Si vous avez le courage de vous laisser bousculer, à ne pas manquer !