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Les mots bleus

Par Céline Conus

Mon chien-dieu / Texte de Douna Loup / Mise en scène de Joan Mompart / Co-production: Llum théâtre, Le Petit théâtre, L’Arsenic et le Théâtre Am Stram Gram / Le Petit théâtre / du 25 au 30 avril 2017 / Plus d’infos

© Philippe Pache

Se souvient-on, adulte, de tous ces moments où notre esprit est parti chercher des réponses ailleurs que dans la vie réelle, ailleurs que dans la bouche des grandes personnes qui parfois ne savent pas expliquer ? Deux enfants perdus dans le grand bleu de leur imagination stimulée par l’ennui, au cours d’un été où il ne se passe rien. Une aventure qui se dessine au fur et à mesure d’un voyage qui se veut initiatique. Combien existe-t-il de façons d’apprendre la vie ?

S’il devait rester un souvenir de cette pièce, il serait bleu. La couleur est omniprésente. En arrivant dans la salle, déjà, le regard est attiré par la grande trace de peinture bleue qui larde le fond de scène immaculé. Mouvant et laissant passer la lumière, il sert de feuille de dessin aux enfants qui y peignent les moments clés de leur aventure, comme autant de chapitres importants, comme autant d’étapes. Parfois, tel un théâtre d’ombres chinoises, il laisse deviner les silhouettes, créant alors un effet de lointain, de caché. Que se passe-t-il derrière l’écran de notre imagination ? Sur la scène, blanche elle aussi, des morceaux de bleu qui crissent sous les pas, un tas de pigment bleu dans un coin de la scène. C’est une scène-tableau. L’excellent musicien Laurent Bruttin, installé sur le côté de la scène, crée, peint un véritable univers sonore, en osmose totale avec ce qui se passe sur le plateau. Ses pinceaux sont la clarinette ou le xylophone et toute une batterie d’outils électroniques lui permettant de multiplier les sons et de varier subtilement les atmosphères.

Les images peintes sur la toile et celles peintes par les sons installent un dialogue merveilleux qui créée un monde, une danse subtile et éthérée entre la réalité et l’imaginaire. C’est dans cette atmosphère qu’évoluent avec grâce Zora et Fadi, progressant dans cette aventure estivale marquée par un événement singulier: un chien mort qui ressuscite et qui, grâce à son pouvoir divin les rendra « très vivants », comme l’explique Zora.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce spectacle où l’imagination est reine. Il n’y a rien et pourtant il y a tout. Rien sur la scène, pas de décor, juste une couleur. Ce bleu, reposant les yeux, instaure un calme propice au vagabondage des pensées. Le public est entraîné par ces deux enfants qui découvrent l’amitié, l’amour naissant, le baiser et la mort, celle du chien et celle du grand-père de Fadi. Ils réinventent le monde et les règles dans un système à la fois logique et poétique, un monde qui se tient, en marge du nôtre. C’est un conte qu’a écrit Douna Loup, une histoire pour enfants où les enfants sont pris au sérieux. Il aborde les grandes questions, celles qui restent des questions à l’âge adulte. Et l’idée n’est pas de leur apporter à tout prix une réponse, ou d’écrire une jolie fin qui ne fasse pas peur. Le spectacle propose une autre voie possible pour parler de la vie : l’imaginaire, cet efficace outil de compréhension. Quel que soit notre âge, lâchons pour un moment toutes nos certitudes et répondons à l’invitation qui nous est faite : un magique et profond ressaisissement du monde.

Si j’avais su …

Par Céline Conus

2h14 / De David Paquet / Mise en scène par François Marin / Théâtre des Osses, Fribourg / du 27 avril au 7 mai 2017 / Plus d’infos

©Mercedes Reidy

Une farandole de personnages danse devant nos yeux, arrivant et quittant la scène sur des musiques qui leur ressemblent, ou ressemblent à la situation qui est la leur. Il y a la mère, accablée par une tristesse qui la rend presque folle, le professeur de lycée au bord du burnout, qui a perdu et le goût de vivre et le goût tout court, ainsi que quatre adolescents, traversant tous cet âge délicat à leur façon. C’est le petit monde de 2h14, de l’auteur canadien David Paquet. La pièce parle d’aujourd’hui sans éviter toujours les clichés, mais sa fin – qu’annonce le titre énigmatique – lui confère une certaine portée.

Il est très difficile d’évoquer la pièce sans en révéler la fin. Très vite, on entre dans les mondes de ceux qui surgissent là, on entre dans leur vie, dans leur douleur. Tour à tour, par bribes, avec quelques phrases, on pourrait dire par micro-épisodes, les divers personnages prennent possession de l’espace pour laisser libre cours à leur pensée. Adroitement, ces allées et venues installent un rythme dans lequel on entre très vite. La trame se tisse alors imperceptiblement. Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’une pièce noire de bout en bout. Comme dans la vie, on rit, même tristes. On rit de bon cœur, même de soi, de sa propre situation. On rit de l’absurde de nos problèmes ou de l’absurde des solutions qu’on trouve pour y remédier.

La scène est vide, parfois meublée de quelques chaises, apportées par les personnages. Exiguë, elle semble se refermer sur eux au fil de la pièce et est rendue difficilement praticable par un plafond de plus en plus en bas, tel le destin écrasant, si bien qu’,on ne voit plus les visages des acteurs se tenant debout au fond de la scène. Dans ce trop petit espace, tout se concentre, menaçant d’imploser. On entre dans la pièce par la musique, du punk au jazz d’ambiance, et par les lumières allant du blanc froid au rouge colère qui vont se braquer successivement sur chacun des personnages. Ceux-ci semblent d’abord n’avoir aucun lien entre eux, mais il en est tout autrement, comme on le découvre au fil des dialogues et des situations.

Le théâtre est-il un espace d’identification ? A l’issue d’une heure de représentation, il reste un léger arrière-goût de cliché. Les personnages sont rendus un peu trop simples et trop nets, leurs contours sont trop marqués comme pour forcer un peu cette identification. Il n’en reste pas moins que la salle était pleine d’adolescents ce soir là et leur silence trahissait la concentration, directement concernés, interpellés qu’ils étaient par ce qui se passait sur la scène. Dans la salle, il y avait des professeurs dont beaucoup ont tristement ri des situations auxquelles doit faire face ce prof de français dépité par le manque de motivation de ces jeunes qu’il faut amener à apprendre alors qu’ils sont aussi en train de s’apprendre. Combien de ces professeurs se sont reconnus ? Beaucoup hochaient de la tête. D’autres, ni adolescents ni professeurs, se sont peut-être retrouvés dans certains personnages, se rappelant leur mal-être d’antan ou un copain de classe un peu oublié : la grosse qui maigrit pour la rentrée, le premier de classe qui cherche désespérément une première copine, la rebelle qui frappe et qui crie et le garçon perdu qui fume des joints.

Il faut attendre la fin de la pièce pour en comprendre la portée et le sens, une fin qui vient jeter une lumière différente sur tout ce que l’on a vu jusque-là. Une fin qui s’accélère, les minutes égrenées par les personnages. On se rapproche de l’instant T, le public est fébrile, cet instant, 2h14, le titre énigmatique de la pièce… C’est à 2h14 précisément que vont se sceller ensemble toutes ces vies. C’est à 2h14 que nous sommes amenés à penser le temps différemment, ce temps qui s’écoule doucement, silencieusement, sournoisement parfois, se faisant oublier et contre lequel on ne peut rien. Je sors les yeux mouillés, il me faut l’avouer. J’aurais souhaité connaître l’issue avant le début de la pièce. En retournant à ma voiture, j’ai repensé à cette fameuse machine à remonter le temps que personne n’a encore su inventer. Qui ne s’est jamais entendu dire « ah, si j’avais su » ?

Le diable s’habille en ….

Par Céline Conus

Faust / De Johann Wolfgang von Goethe / Mise en scène par Darius Peyamiras / La Grange de Dorigny / du 16 au 19 mars 2017 / Plus d’infos

©Théâtre de l’Usine

« Là c’est fini. Comment interpréter tout cela ? ». Les derniers mots de Méphistophélès résonnent encore. La question se pose en effet après qu’on a assisté à ce Faust qui tisse décidément de nombreux liens avec notre présent. La mise en scène de Darius Peyamiras cherche à nous rappeler à quel point Faust nous concerne toujours aujourd’hui : œuvre ouverte au temps qui passe, sa signification et sa portée traversent les époques.

Le public est invité à entrer par la scène et se retrouve, surpris, dans le cabinet de curiosités du Docteur Faust. On découvre ce dernier au travail, plongé dans l’étude. L’histoire, bien connue, va se dérouler irrémédiablement, une fois encore : Faust se perd et perd Marguerite, cette jeune femme innocente qu’il aime et dont il est aimé.

Une nouvelle traduction, par R. Zahnd, a été réalisée pour cette mise en scène, dont la langue est plus actuelle que dans d’autres versions. Les décors mélangent grimoires d’antan et technologies d’aujourd’hui : un grand praticable mobile au centre de la scène, monté sur roulettes, des tables couvertes d’objets de curiosités, divers animaux empaillés, de gigantesques globes de bois au sol, plusieurs fioles et bouteilles, un ordinateur, une petite caméra qu’on peut glisser partout pour tout filmer et un grand écran au fond de la scène sur lequel seront projetées différentes images, ou qui permettra des jeux de transparence. Si l’on a un peu de peine à entrer dans cette esthétique de prime abord, déstabilisé par ce mélange d’ancien et de moderne, ne sachant pas vraiment à quelle époque situer l’action qui nous est proposée, au bout de quelques minutes celle-ci nous happe. L’atmosphère créée par Darius Peyamiras laisse un sentiment d’étrange et de fantastique, avec quelque chose d’halluciné, le plateau souvent baigné dans une légère fumée. Et puis viennent des moments de chansons : les comédiens empoignent le micro et chantent, du centre de la scène, souvent éclairés par une poursuite. Ce faisant, ils livrent leurs états d’âme : voix veloutées de cabaret sombre et louche, rock dur infernal, voix plaintive d’une ballade triste. C’est une pause dans l’action, un temps suspendu ; ces moments de chant sont assumés comme artificiels. En effet, c’est un choix ici que de montrer le micro, dans une esthétique proche de la comédie musicale. On pense aussi au processus brechtien de distanciation, où se brise avec ces chansons la perception linéaire et passive du spectacle que pourrait avoir le public. Pari réussi : nous sommes maintenus en état d’attention. Le metteur en scène le dit : il a cherché à « mélanger les genres, à provoquer des chocs et des surprises narratives », intéressé par « l’aspect fragmentaire » de l’œuvre de Goethe, en laissant « l’interprétation libre et ouverte ». C’est un parti pris qui fonctionne ici parfaitement : cet aspect fragmentaire que le metteur en scène a senti et travaillé touche en nous tout ce qu’il y a de fragmentaire, nos pensées, nos désirs secrets qui s’entrechoquent et cette réalité, inflexible, qui vient impitoyablement et inlassablement imposer sa loi.

Certains choix de distribution relèvent aussi d’une lecture neuve de l’œuvre de Goethe. On pense notamment à Méphistophélès, personnage très attendu. Le diable, habillé de noir, est … une femme ! Brillamment incarnée par Shin Iglesias, menue, très mince, anguleuse, aux cheveux d’un noir profond, elle est inquiétante et sournoise, dérangeante, tordue par son personnage, elle se déplace sans qu’on puisse la voir ni l’entendre. La voix nasillarde trompe et se joue de Faust avec mépris et humour. Cela change du Méphistophélès qu’on imaginerait barbu, fort, épais, costaud, comme un grand méchant. On nous présente ici un vilain diable maigre et sifflant. Voilà qui pourrait en faire rire quelques-uns, mais ce choix de distribution est fort intéressant ; il ajoute une dimension au personnage, le nuance, lui donne d’autres armes, d’autres atouts, d’autres pulsions. Pour un peu, on tremble qu’elle ne se glisse telle un serpent froid et insidieux parmi le public pour aller y chercher une nouvelle âme à perdre.

Le choix de faire apparaître Hélène de Troie est aussi très heureux. La reine mythologique, que Goethe fait intervenir dans Faust II seulement, fait ici une incursion et n’a que peu de temps pour venir nous conter son histoire. Venue pour prendre la défense de Marguerite, elle s’empare des minutes qui lui sont données et simplement, au micro, sans costume, se fait la porte-parole des femmes dans un récit qui transcende l’Histoire et le temps. La voix est alors belle, douce, profonde et touchante. Quand elle lâche le micro, le public est médusé et interpellé. Ce discours d’un autre temps fait sens encore aujourd’hui. On ne peut s’empêcher de penser à la campagne de publicité d’une grande maison de haute couture qui a fait scandale il y a quelques jours, accusée de sexisme et d’incitation au viol…

Ce Faust enjambe donc d’un seul pas et avec une aisance insolente et désolante les 209 années qui nous séparent de sa première publication. Insolente et désolante, car les préoccupations de ce cher Docteur Faust sont les mêmes que les nôtres et cette mise en scène nous le prouve, comme si les personnages de l’histoire n’avaient eu qu’à se glisser dans le cadre que leur a proposé Darius Peyamiras. La technologie avance tant qu’elle nous devance souvent et on ne peut s’empêcher de penser à Faust quand on lit dans les journaux des récits de folies humaines générées par cette même soif que celle qui torture le savant : soif de connaissances et de savoir, soif de progrès, de jeunesse, jusqu’à se perdre. Ce spectacle parle de nous, cela ne fait aucun doute.

Cinquante nuances de sombre

Assemblage de textes de l’Atelier critique à partir du spectacle Rêve et folie de Claude Régy

Par Jérémy Berthoud, Céline Conus, Thomas Cordova, Jehanne Denogent, Ivan Garcia, Margot Prod’hom, Artemisia Romano, Basile Seppey, Joanne Vaudroz

Rêve et folie / De Georg Trakl / Mise en scène de Claude Régy / Théâtre de Vidy / du 28 février au 4 mars 2017 / Plus d’infos

®Pascal Victor 2016

Le texte qui suit est issu d’un exercice guidé de critique créative sur le spectacle de Claude Régy. Il est composé d’une sélection d’extraits de neuf propositions.

Ce n’est pas un spectacle. Ce n’est pas une histoire. Ce n’est pas un jeu. Il n’y a que les pensées qui traversent les têtes. Des souvenirs qui sont rappelés. Il y a une voix et des couleurs, des sensations. Une transe. Un courant électrique et des sons. Je sens. Je pars. Un délire, des phrases…. Cauchemars d’enfants. Une transe. De la gêne, de la vergogne. Soudain des rires empêchés qui répondent aux gémissements de l’âme en peine. Pourquoi rire ainsi ?

Le texte violent : pourpre, bleu, ombre, cimetière, gorge, bouche, caverne, mort. Il tourne en boucle, en forme de litanie. Une transe. La voix plane et se pose parfois dans les têtes, comme un oiseau de malheur. Pourquoi s’imposer cela, me dis-je. Mais la voix poursuit. Impossible de s’extraire de cette gangue. Soudain l’ennui et l’envie d’échapper à tout cela. Une peur de la contagion de tous ces mots, de toutes ces phrases sordides et de ce corps donné à voir, lent et tordu. Une transe comme un sort en train d’être jeté. Et la résistance s’épuise peu à peu et rend les armes. Cela se sent. L’atmosphère se lâche. Se laisser faire sans savoir pourquoi, sans pouvoir faire autrement. Admirer même cette violence impudique, cette âme nue et brute qui ose se montrer. Ne pas savoir quoi dire ni penser. Ne plus vouloir y retourner. Le désir d’y échapper. La pulsion de vie ravivée ainsi par la mort qui apparaît sans voile et sans déguisement. Ce paradoxe comme voie de salut, car il faut en sortir indemne. (C. C.)

**

Jour de sang. Une lumière blafarde luit en attendant la fin de la souffrance. Le temps s’est ralenti, enlisé, enfoncé. Le corps n’obéit plus, il viole et rampe dans le silence d’une vieille église sans vitraux.

Jour de cendre. Bête affreuse, il erre dans la rue avec ses copains les démons. Il espère qu’un Dieu descendra du ciel. Mais l’attente est longue. Où est la joie? Sa voix s’amplifie, en un cri pathétique. Il n’y a plus rien à perdre, plus rien à gagner.

Jour de sens. Il a lu trop de romans. Dans ses yeux un reflet fugace et indicible d’une mort qu’il ne mérite pas et d’une vie qu’il n’a jamais eue, et pour laquelle il n’a jamais lutté. Parce qu’on l’a exclu pour sa différence. Parce qu’avec son imagination débordante d’enfant gâté violeur récidiviste, il écorchait des chats sur une terre consacrée.

Jour de vent. L’aurore luit une dernière fois. Ô insupportable souffrance, personne ne veut de toi ni chez les vivants ni chez les morts. Tu devrais te faire une raison. Mais non. Tu préfères chercher une autre proie. Ainsi va la vie. (J. B.)

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Je me souviens…

… que le moment pendant lequel le public a attendu que la lumière s’éteigne sur les gradins et que la pièce commence a été très long, plus long que d’ordinaire, que ce moment a été tellement long que j’ai cru que la lumière ne s’allumerait jamais.

… que le comédien bougeait comme au ralenti, levant les bras, faisant de grands pas, marchant comme un pantin désarticulé, mais crispé, rouillé.

… qu’il avait l’expression d’un fou, d’un névrotique, d’un extasié, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés

… qu’il paraissait parfois en pleine extase d’un bonheur qui lui tirait tous les traits, et parfois dans une souffrance si intense qu’elle lui crispait le visage.

… avoir pensé pour cette raison que la pièce aurait dû s’appeler « Cauchemar et névrose ».

… que le plateau était recouvert d’un arc de cercle, en toile peut-être. (M. P.)

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Cinquante nuances de sombre. Les limites de la raison ou l’inabordable : cet espace obscur où les mots n’ont plus cet attachement serein avec le monde. C’est dans cet endroit inconfortable pour l’esprit que Claude Régy nous emmène, avec pour turbulent véhicule les textes de Georg Trakl. L’entrée en matière se fait méditative. Un saut dans l’ombre, si l’on peut dire, mais en douceur. Pas de « triple-axel-bouc-piqué » furieux et resplendissant non, c’est un plongeon tout en fluidité et presque torpeur dans une liquidité ténébreuse. Mot d’ordre : le silence ; décor : l’obscurité. On entend la respiration de son voisin, les gargouillis faméliques de quelques-uns.

La pièce, l’obscurité, le silence. Sur scène une forme fantomatique se dessine vaguement, lumière laiteuse presque flottante difficile à distinguer. Elle s’approche et d’une voix plaintive se fait le passeur des mots de l’artiste allemand Trakl. Impossible de lui donner une identité, une forme cohérente, elle n’est aucun personnage sinon une voix, sinon une poésie en prose qui survole notre rêve collectif. Un rêve avec lequel Claude Régy tente de dessiner la carte d’un espace aux abords de la conscience en jouant sur les limites du langage. Un langage cohérent mais qui ne dit rien du réel, qui exhibe sa nature symbolique. Ainsi nous voilà au travers de l’œuvre, balancés entre deux pôles de notre humanité, à onduler entre bestialité et symbolisme. Tout un jeu entre la folie et le rêve. (T. C.)

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L’attente est longue. Un faisceau vert et des mouvements étranges perturbent notre champ visuel. Mes yeux sont dérangés, ma rétine ne peut saisir complètement les formes. Mon cerveau tente de saisir mouvements et jeux de lumière. L’homme se déplace sur scène, se pliant, se tordant. Bien d’autres gestes que je peine à percevoir. Trop de vert, trop d’obscurité, la sensation n’est pas agréable. J’entends « viol, enfant, cris, hurlements ». Je ne comprends pas, mais ce n’est pas grave. Je visionne la scène comme un film muet, faisant un va-et-vient entre ma vue et mon arrière-monde de la pensée. En quittant la scène, l’acteur avait un petit air de Rocky, non ? (I. G.)

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En la selve obscure. Une fois de plus, au crépuscule, les sons s’égrènent et son corps, noué comme suspendu, s’égare. Avant qu’ils n’achoppent dans le froid, le golem tourne ses yeux bistrés encore avides. Il gémit, veule et gueulard.

L’aigre salive des crapauds a diapré son front d’une dentelle fuligineuse et des guttules, purpurines et lactées, sèchent sur ses cuisses gonflées. Au long des rainures de ses ailes déchirées glisse une eau, toujours verte et juteuse.

Il a dû quitter l’intérieur de la nef, cet écrin lumineux qu’arcs et arrêtes festonnent. Il a fui cette forge où le vieil orgue halète, où les crucifix cloués aux murs sont autant d’oiseaux noirs. Depuis lors il se perd dans cette forêt de pinacles et de contreforts qui déchiquettent la nuit.

Maintenant ruissellent autour de lui les vomissures de ses frères aveugles. Il se souvient des joues rutilantes de l’enfant et du bruit chaud de la nuque d’un chat sauvage sous ses doigts convulsés. Mais le souvenir de sa race brûle ses muscles d’airain et de son œil torve la gargouille perce une dernière fois le vide.

Sa grimace raconte enfin les escaliers sombres, les venelles altières et venteuses qui ont scandé son supplice. Et tandis que sa peur l’avale, que ternit sa souffrance, l’héritier maudit suit du regard la main absente de son père. Alors le reflet de sa sœur se morcelle et sa langue blette luit, immobile, au-dessus de la bourgade qui hier encore rissolait au soleil. (B. S.)

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Le son de sa voix m’imprègne de façon intense après ces minutes passées dans le noir, le silence créant une sorte de démultiplication des sens. Un fond sonore, toujours régulier, et des gestes corporels en tension, voire tremblants. Le comédien est dans l’exercice même du texte. Il mène une forme de combat avec les mots, qui semblent l’imprégner dans sa propre matérialité. Il paraît éprouvé par le texte.

Il s’approche lentement pour nous saluer, et semble épuisé de la performance qui a eu lieu. Il s’en va presque en boitant, nous laissant dans l’obscurité du commencement. (A. R.)

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Les traits de son visage sont tirés. Congestionnés même. Souriant. Grimaçant. Sourire grimaçant. Il semble en proie à une intense émotion. Sa bouche s’élargit comme pour laisser échapper un cri. Inarticulé. Serait-ce en fait un sourire ? Cette figure d’agonie me glace. Elle me rappelle les peintures de Yue Minjun, un artiste chinois, qui représentent des hommes aux faces colorées en rose bébé, rieuses, terribles. Comme pour échapper à la censure, les visages affichent un optimisme hypocrite et forcé. Forcé jusqu’au grotesque. Que peut bien cacher cet homme devant moi ? De la douleur, c’est certain. Du remords aussi, je crois comprendre. La censure n’est pas chez lui une force imposée de l’extérieur. Elle est interne, composée d’oubli et de honte. Inhibante. Angoissante. Comme un guerrier japonais, il se bat contre son passé. Comme un skieur, il slalome entre les souvenirs. Comme un nageur, il remonte à contre-courant. Sous l’effort, ses jambes fléchissent, son dos ploie. La lutte intestine tord son corps et son visage. (J. D.)

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Je me souviens de l’euphorie des gens dans la file d’attente avant de découvrir l’ultime pièce de Claude Régy.

Je me souviens de ce spectre paraissant si loin et se rapprochant si près du public, comme s’il se tenait au-dessus de moi.

Je me souviens de son visage, de ses expressions terribles, d’une bouche qui se tordait de douleur. Je me souviens que cela a suscité au fond de moi un mélange d’effroi et de compassion pour cet homme.

Je me souviens que la torsion de sa bouche faisait écho à des mouvements de son corps très étranges. Le personnage se retrouvait dans des positions abracadabrantes qui suggéraient l’endolorissement.

Je me souviens qu’il marquait un temps d’attente dans chaque posture affligeante.

Je ne me souviens pas du contenu de ce texte décousu.

Je me souviens des variations sonores de sa voix et je me souviens des frissons ressentis en entendant soudain une voix âpre sortir de ce corps agenouillé sur le devant de la scène.

Je me souviens m’être assoupie, laissant passer le flot de paroles dans ma tête sans vouloir m’y accrocher, y chercher un sens.

Je me souviens des applaudissements ininterrompus, des salutations par trois fois d’un homme revenant doucement à lui, à nous.

Je me souviens d’un mot me traversant l’esprit à la sortie du théâtre : expérience. (J. V.)

Qui veut aller en prison ?

Par Céline Conus

Une critique du spectacle :

Mesure pour mesure / de William Shakespeare / mise en scène Karim Bel Kacem / Théâtre de Vidy / du 18 au 26 janvier 2017 / Plus d’infos

© Théâtre de Vidy

Assister à une pièce de Shakespeare aujourd’hui, dans une mise en scène qu’on sait ne pas être « classique », c’est remettre encore une fois sur le tapis la question de l’actualisation. La mise en scène doit-elle actualiser les pièces ? Est-ce son rôle ? Comment doit-elle s’y prendre ? Karim Bel Kacem, au Théâtre de Vidy, explore divers moyens pour proposer une réflexion sur le pouvoir d’aujourd’hui tout en gardant sans cesse la pièce de Shakespeare au centre de ses préoccupations. Une véritable expérience, qui réconciliera certains spectateurs avec le théâtre contemporain.

« Qui veut aller en prison ? Il y a encore de la place en prison », demandent les ouvreurs. Le dispositif créé par Karim Bel Kacem propose au public de choisir le point de vue duquel il va voir la pièce de Shakespeare : soit du côté de l’accusé, Claudio, soit du côté du pouvoir, incarné par Angelo. La scène est comme un cube de verre, séparé en deux par une vitre sans tain. D’un côté, la prison, en fait la salle d’exécution ; de l’autre, le bureau du duc, qui devient celui d’Angelo. Les deux publics, de part et d’autre, n’assisteront donc pas tout à fait au même spectacle, si l’on peut dire, bien que l’écran qui les sépare devienne parfois transparent, laissant deviner les autres spectateurs. Chacun est invité à mettre un casque sur ses oreilles. Il y entendra les dialogues prononcés à l’intérieur du cube, et aura aussi parfois accès à la voix intérieure des personnages, ce qui se passe dans leur tête, ce qu’ils se disent, se croyant seuls avec eux-mêmes. C’est une façon ingénieuse de traiter le monologue, moment toujours délicat à mettre en scène et difficile à interpréter avec justesse pour les comédiens. On peut déplorer le volume du casque, non réglable, et parfois insupportable, quand un personnage hurle par exemple, véritable agression auditive. La musique tient une place importante dans la pièce, accompagnant les personnages ou les situations, comme un décor auditif, fixant l’ambiance, accentuant les atmosphères. Quand le duc revient grimé en vieux moine, c’est la chanson « Frère Jacques » en mode mineur qu’on entend, obstinément. Le casque opère comme un lien entre le cube scénique et le public mais aussi entre le texte et le public. Au troisième acte, le moine rend ainsi visite à Claudio en prison et, dans une longue tirade, lui explique qu’il ne sert à rien de fuir la mort : croyant s’en éloigner, on court à sa rencontre. Il chuchote à l’oreille de Claudio mais aussi dans la nôtre : un seul écouteur du casque retransmet le son. Nous sommes alors tous Claudio, les propos nous sont directement adressés. Impossible d’y rester insensibles, impossible de résister au texte.

André Malraux disait qu’une grande œuvre a cela de spécifique que ses structures de significations restent toujours ouvertes aux temps. Pour « actualiser » une pièce, les metteurs en scène ont tout un arsenal technique à leur disposition : sons, lumières, vidéos, architectures scéniques variées, etc. Il suffirait de dire qu’il faut que tout cela soit utilisé à bon escient, c’est-à-dire dans l’intérêt de la pièce, en respectant son esprit. Et après ? Ici la pièce, ou son « esprit », ne servent pas de prétexte à l’exercice d’un dispositif ingénieux ou d’une pure imagination. Les moyens modernes ne sont pas utilisés pour eux-mêmes. Chaque détail de la mise en scène a été pensé sans perdre de vue la pièce de Shakespeare, c’est-à-dire son sens et la réflexion qu’elle suscite, ô combien actuelle, hélas, sur le pouvoir et ses effets sur l’homme qui le détient. À voir Angelo perdre le contrôle, brûlé, grisé par la puissance du pouvoir qui lui est donné tout à coup, on ne peut s’empêcher de penser au 20 janvier 2017, jour de l’investiture de Donald Trump : un autre Angelo reçoit le pouvoir, reste à savoir ce qu’il va en faire.

« Shakespeare, ça déchire ! »

Par Céline Conus

La Comédie des erreurs / William Shakespeare / mise en scène de Matthias Urban / TKM- Théâtre Kléber-Méleau, Lausanne / du 1 au 22 décembre 2016 / Plus d’infos

©Mario Del Curto

©Mario Del Curto

Le metteur en scène suisse Matthias Urban relève avec brio le défi que constitue la mise en scène d’un auteur classique. Revisitée, entre théâtre et comédie musicale, la pièce de Shakespeare n’en conserve pas moins son esprit et son but : faire (beaucoup) rire !

Ce soir là, soir de première, le public du TKM était délicieusement hétéroclite : couples d’un certain âge qu’on devine habitués des théâtres, trentenaires branchés, parents avec leurs enfants, et jeunes élèves venus avec leur professeur. « Shakespeare, ça déchire ! », souffle l’un d’eux. L’auteur en question aurait sans doute apprécié ce compliment, qui venait du cœur. Des chansons, du rap, de la danse, des gags, des bruitages, des bagarres, quelques mafieux, un sorcier marabout, deux jolies femmes et une abbesse rockeuse: ces jeunes ne s’attendaient peut-être pas à rire autant en venant voir du Shakespeare… et d’ailleurs beaucoup d’entre eux reviendront certainement au théâtre après cette soirée.

Deux paires de vrais jumeaux ont été séparées dans leur petite enfance. Chacun des jumeaux porte le même prénom : il y a donc deux maîtres nommés Antipholus et deux valets Dromio. Bien des années plus tard, ils se trouvent par hasard tous les quatre dans la même ville : la porte est ouverte aux quiproquos les plus fous. Mais Matthias Urban a choisi de compliquer encore un peu la chose ! Les jumeaux, dans les deux cas, ne sont pas joués par deux comédiens, mais par un seul. Un vrai défi lancé aux acteurs et à la mise en scène ! Les frères sont les mêmes, mais pas tout à fait, chaque jumeau ayant développé sa personnalité au fil du temps, chacun ayant fait son chemin. Pas le temps de changer de costumes entre les scènes, à peine un accessoire ou une façon différente de porter sa veste : tout repose donc sur le jeu d’acteurs.

Sur la scène, un deuxième plateau, plus petit, composite, en bois, et un fond de ciel bleu parsemé de nuages blancs dans lequel sont découpées, fondues dans le décor, trois portes, comme des passages secrets. De ces portes sortiront, entreront, dans une ronde folle, tous les personnages. Ils se croiseront, parfois sans se voir, sans se reconnaître ou en se confondant, disparaîtront et apparaîtront tout à tour… Le rythme sera partout, endiablé, et il faudra tenir la cadence, entre accélérations fulgurantes, effets de ralenti et arrêts sur image.

Il faut encore ajouter deux musiciens, assurant les bruitages qui peuvent rappeler le cinéma ou les dessins animés, et surtout la bande son musicale, composée par eux, interprétée en direct sur scène au moyen d’instruments aux sonorités étranges et loufoques : scie musicale, kalimba, piano à bouche, euphonium et même une pelle, transformée en guitare pour l’occasion ! Les comédiens eux aussi chantent et dansent, le tout rappelant parfois une comédie musicale légèrement kitsch : la salle éclate de rire lorsque Antipholus de Syracuse déclare sa flamme à Luciana avec une chanson d’amour un peu bon marché, tout en se déhanchant à la façon d’Elvis Presley, le tout baigné dans une lumière sucrée rose bonbon…

Ce qui frappe, c’est que tous sont très à l’aise dans leur rôle, très en communion avec leur personnage. On sent une direction d’acteurs précise et qui a certainement fait la part belle à la collaboration et à l’improvisation pour construire ces personnages et rendre crédible ce don d’ubiquité dont font preuve François Nadin (Antipholus) et François Florey (Dromio). On pourrait d’ailleurs s’amuser du fait que, comme pour brouiller encore les pistes, ces deux comédiens portent le même prénom ! Les répétitions ont dû comporter elles aussi leur lot de confusion …

L’actualisation, portée par des costumes, des attitudes physiques et des musiques relativement modernes est également soutenue par le choix d’une traduction très récente (2011). L’ensemble tient ses promesses et le défi est donc remporté, avec beaucoup d’audace et de brio : Shakespeare nous fait rire aux éclats, plus de quatre cent ans après l’écriture de la Comédie des erreurs, preuve aussi que le message est intemporel : on ne se connaît jamais vraiment soi-même, ni d’ailleurs notre voisin, fut-il notre frère jumeau…

Un spectacle de haut vol

Par Céline Conus

Histoire d’un merle blanc / d’Alfred de Musset / mise en scène d’Anne Bourgeois / Théâtre Equilibre Nuithonie, Fribourg / du 16 au 19 novembre 2016 / Plus d’infos

©Clémence Cardot

©Clémence Cardot

Avez-vous déjà vu un merle blanc ? Qu’est-ce que ce drôle d’oiseau peut bien nous apprendre sur nous, notre rapport aux autres, ou plus radicalement sur la finalité de nos vies, nos destinées ? Pour le savoir, courez vous trouver une place dans la volière et laissez-vous conter L’Histoire d’un Merle blanc …

Vous souvenez-vous quand, enfants, on vous racontait des histoires en imitant les voix ? Moi, je m’en souviens. Je me souviens du travail de mon imagination, véritable petite fabrique d’images dont je sentais physiquement le travail frénétique. Elle tournait à plein régime pour visualiser le visage de tel ou tel personnage, sa démarche, son physique, le paysage . C’est ce que l’on ressent en entendant Stéphanie Tesson raconter sur la scène la nouvelle d’Alfred de Musset. Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas là d’un spectacle pour enfants uniquement, même si ces derniers se régaleront à coup sûr. En effet, il est de ces textes qu’on relit différemment aux différents âges de la vie, comme Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Histoire d’un Merle Blanc fait partie de ceux-là.

Dans cette nouvelle, Alfred de Musset, on le sait, raconte la quête identitaire d’un merle qui eut le malheur de pas naître comme les autres. Il est différent. Il en souffre d’abord, se frotte au monde qui l’entoure, cherchant à s’identifier, cherchant la ressemblance plutôt que la différence. Il cherche aussi l’âme soeur. Il se perd dans des émois passionnés et essuie quelques chagrins d’amour. Puis il comprend qu’être différent, c’est être unique et qu’il y a somme toute quelque chose à faire de tout cela. Comment, en tant que spectateur, ne pas se sentir concerné et touché ? C’est une promesse : vous sourirez beaucoup, vous penserez beaucoup aussi durant ce spectacle. Quel que soit notre âge, ne nous sommes-nous pas tous, un jour, sentis des merles blancs ?

La mise en scène est ici une véritable mise en plumes et l’émergence de tout ce monde repose sur les épaules d’une actrice formidable dont il faut ici saluer l’extraordinaire performance, car c’en est une. Seule en scène, Stéphanie Tesson assume et anime avec virtuosité le bestiaire haut en couleurs imaginé par Musset. Habillée de blanc, quelques plumes entourant son cou, ses poignets et ses chevilles, elle se présente à nous. Il est clair que nous tenons là le Merle blanc. C’est vrai et ce n’est pas tout à fait vrai, car tout au long de la soirée, elle saura faire apparaître devant nous tous les oiseaux, avec leurs personnalités et leur tics, leur dégaine, leur caractère, leur accent, tout. Performance vocale pour commencer, numéro d’imitatrice même, lorsque la comédienne prête sa voix aux différents personnages ou encore lorsqu’elle se met à chanter comme ce pauvre merle blanc qui, en plus d’être d’une couleur douteuse, ne possède pas les dons de vocalistes de tout merle qui se respecte, Performance physique, aussi : elle vole et virevolte d’un coin à l’autre de la scène, se perchant parfois sur un haut tabouret de bois, unique élément de décor d’une scène qui n’a pas besoin de beaucoup plus que ça. Quelques jeux de lumière aident à se représenter l’atmosphère dans laquelle baigne tel ou tel moment du récit ou encore éclairent le visage de l’actrice pour en accentuer l’extraordinaire plasticité. Votre imagination, délicieusement stimulée, sera mise à contribution.. Libérez-là, confiez-là pour une petite heure à cette fabuleuse comédienne qui saura vous emmenez loin et haut.

Pour couronner le tout, la très belle langue du texte, délivrée par une diction impeccable, exercice auquel la comédienne prend manifestement du plaisir, fait aussi beaucoup de bien à nos oreilles, à une époque, la nôtre, où la langue subit des changements drastiques qui appauvrissent son vocabulaire. Ici, la langue est le lieu de toutes les richesses. Bien sûr, on aurait pu imaginer une version adaptée du texte, modernisée, rendue prosaïquement actuelle, mais cela aurait certainement enlevé à ce spectacle toute son élégance et sa poésie. Et cela aurait été bien dommage, car nous avons tant besoin de poésie.