Archives de l’auteur : Lise Michel

L’étourdi et les herbes folles

Par Laure-Elie Hoegen

Une critique du spectacle :

Perdre le nord / de Christiane Thébert et Claude Thébert / TPR-Théâtre populaire Romand (Hors les murs) / La Chaux-de-Fonds / 21 juin 2017

© Dorothée Thébert Filliger

Soit : les boussoles, les montres automatiques ou de luxe et les meubles immuables sont conçus pour nous soutenir dans notre quête d’orientation, de sens et d’ordre de vie dans le temps qui nous est inéluctablement imparti. C’est avec Lionel Brady et Claude Thébert que pourtant l’on s’octroie, en l’espace d’une soirée, la nécessaire liberté de guetter les herbes folles. Parsemées autour de nous, irréductibles malgré le temps qui passe, aux repères et aux racines fixes, elles perdent le nord pour un brin d’air frais. Prêtons-nous aussi au jeu du vent et du soleil en accueillant, dans les jardins, sous le Mont Jura, leurs mots ailés.

On aimerait les appeler Jeannot et Pierrot. Et raconter aux pipelettes du village que… Par un beau matin de solstice d’été, Jeannot et Pierrot, les vagabonds, se sont mis en chemin, leur baluchon jeté sur l’épaule, un vieux vinyle de Bashung dans leur sac en bandoulière, le béret vissé sur la tête et le veston – pour la touche bien sûr – et le carnet de poésie glissé dans la poche intérieure. En réalité, les deux bonhommes ouvrent leurs grands cartons sur scène et rapportent des anecdotes pour chaque objet qu’ils y trouvent. Ils sont chiffonniers, moissonnent dans les villes et collectent cravates, rideaux de velours ou simplement paroles jetées en l’air, comme si, grâce à eux, l’obsolescence n’était plus de rigueur, et que le voyage ne s’arrêtait pas, même pour les pensées et les vœux secrets de vadrouille.

Ils ont la voix des crieurs d’antan, dont l’écho caresse les murs des façades. Au soleil couchant, on prête l’oreille à leurs rêves et à leurs récriminations. Mais pourquoi, bon sang, s’afflige-t-on des fenêtres scellées et une montre au poignet, réglée en avance ? Ne faudrait-il pas vivre ce jour comme si c’était le premier et que l’on n’avait rien parce que… mais faut-il vraiment s’encanailler et posséder, comme chaque Américain, une perceuse par foyer pour ne la manier que cent-trente fois par an… pour se retrouver entassé comme un vieux carton dans son propre appartement ? La chèvre de M. Seguin avait donc raison. Autant profiter d’une liberté éphémère au risque d’une mort certaine, plutôt que d’être claquemuré dans un confort factice. Au diable, tout cela ! Une dynamique s’installe entre le jeune et l’aîné, ouvrant un débat dans nos intérieurs autour de la vraie question : « Quelle est la place de l’imaginaire dans notre réalité quotidienne? »

Tandis que l’un adresse ses questionnements aux spectateurs, l’autre l’accompagne par de petites moues et interjections, s’invite parmi les spectateurs et ranime nos souvenirs d’enfants irresponsables en nous distribuant des billes ou des bonbons. On ne se sent ni accusé, ni meurtri par la culpabilité de mener une vie de la meilleure façon que l’on peut… finalement. D’ailleurs, le ton ne devient jamais féroce, et ne prend pas le risque de faire tomber l’atmosphère poétique qui règne parmi les deux comédiens et autour d’eux. S’ils alignent des pensées très littéraires, s’ils échangent des avis sur l’avenir en faisant fi de leur précarité, c’est pour mieux nous convaincre qu’il subsiste en chacun de nous, malgré la disparition des ours polaires et la rareté croissante du café Arabica, une confiance en l’humanité et en la beauté. Il suffit peut être d’y être simplement attentif pour perdre le nord sans perdre la tête.

Les deux comédiens se désignent eux-mêmes comme « artistes portatifs ». Ils sont partisans d’un théâtre de la mobilité, qui sait s’installer là où on l’aime, se retrouver et bavarder de ce qui nous agite : les jardins, les grandes places, la rue. Aucune lumière ou artifice particulier ne vient soutenir les deux comédiens et l’on s’interroge à propos de cette nouvelle forme de théâtre. Ils sont là, avant toute forme d’intrigue, pour éveiller en nous ces moments de réflexion intime et les porter au grand public. Il s’agit de brasser de grandes valeurs par petits coups délicats : une chanson, un adage ou simplement une histoire pour enfants. Par cette mobilité de la scène, les comédiens n’ont que très peu de possibilités de repli ou d’appui de jeu, ils se lancent et c’est un geste en notre faveur. Quel était, déjà, le bon goût de l’incertitude ?

 

Perdre le nord

Texte de Christiane Thébert / conception Claude Thébert / TPR – Théâtre Populaire Romand (Hors les murs) / La Chaux-de-Fonds / 21 juin 2017

© Dorothée Thébert Filliger

Les critiques :

« Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course / Des rimes »

Par Jehanne Denogent

Perdre le nord est une invitation à sortir des sentiers battus pour penser, rêver, questionner, imaginer la vie et ce que peut le théâtre. On s’attache à ces deux comédiens et on embarque pour un voyage poétique, qui a lieu ici et maintenant… [suite]

L’étourdi et les herbes folles

Par Laure-Elie Hoegen

Soit : les boussoles, les montres automatiques ou de luxe et les meubles immuables sont conçus pour nous soutenir dans notre quête d’orientation, de sens et d’ordre de vie dans le temps qui nous est inéluctablement imparti. C’est avec Lionel Brady et Claude Thébert que pourtant l’on s’octroie, en l’espace d’une soirée, la nécessaire liberté de guetter les herbes folles… [suite]

« Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course / Des rimes »

Par Jehanne Denogent

Une critique du spectacle:

Perdre le nord / de Christiane Thébert et Claude Thébert / le 21 juin 2017 / Théâtre Populaire Romand (Hors les murs) / La Chaux-de-Fonds

© Dorothée Thébert Filliger

Perdre le nord est une invitation à sortir des sentiers battus pour penser, rêver, questionner, imaginer la vie et ce que peut le théâtre. On s’attache à ces deux comédiens et on embarque pour un voyage poétique, qui a lieu ici et maintenant…

Avant même de commencer, Perdre le nord déroute. Devant la porte du TPR, au lieu d’entrer, il faut contourner la bâtisse pour découvrir la « salle » de théâtre : quelques tréteaux, une dizaine de bancs comme ceux que l’on trouve aux fêtes de villages et l’herbe moelleuse où plonger les pieds. Loin des salles traditionnelles et de leur ambiance quelquefois guindée, les comédiens Claude Thébert et Lionel Brady proposent une expérience rafraîchissante, où le décor, l’acte théâtral et le rapport au public sont pensés avec simplicité. Les deux compagnons de route, se revendiquant eux-mêmes « artistes portatifs », affectionnent en effet ces lieux atypiques – les rues de Genève, la Plage de Boudry, le village des Breuleux – pour chercher les gens là où ils sont. Avec leur baluchon de carton et leur air rêveur, l’homme de théâtre romand – qui s’est sédentarisé plusieurs années au TPR avant de fonder le Théâtre du Sentier et d’écumer les scènes du canton – et le jeune loup s’en vont à la rencontre des spectateurs.

Perdre le nord n’est pas une pièce de théâtre. Ce n’est pas non plus du cirque, ni une lecture, ni un stand-up, ni… Promené sur les sentiers de Suisse romande, le texte écrit par Christiane Thébert, après Je ne sais pas où je vais, mais j’y vais, j’y vais… (2009) et La Valise rouge (2013), reste inclassable. Construit comme un dialogue philosophique sur les notions de liberté et de voyage, il ne propose toutefois ni confrontation ni morale. L’échange, fait de bribes, de pensées, de fragments récoltés au gré du chemin de la vie, laisse le spectateur libre de se frayer sa propre voie. Parmi ces petits morceaux de sagesse et de poésie, on en croque certains, on en laisse passer d’autres (car trop occupés à digérer le précédent), on fait les provisions pour l’hiver. Au terme du spectacle, on nous invite en effet à emporter un billet de papier où est inscrite une pensée, un poème, une citation, pour continuer à méditer sur le chemin du retour.

Pour nous emmener bourlinguer avec eux, les deux comédiens restent légers : quelques cartons sur lesquels sont écrits au feutre les noms des lieux qu’ils représentent : la cuisine, le salon, la cave, … L’imaginaire fait le reste. Malgré l’incompréhension du jeune homme, l’autre insiste : « Nous allons faire un périple sans bouger. Un périple ici et maintenant ». La magie du théâtre réside là, on le comprend, dans le pouvoir de faire voyager en racontant une histoire. Mais ce n’est pas une errance solitaire, au contraire. Les spectateurs sont des membres de l’équipage, auxquels s’adressent les comédiens, avec une grande spontanéité. Et cela fonctionne. Le public embarque et entonne, avec le magnétophone, quelques paroles de Baschung. Le spectacle se termine mais je pars encore un peu rêveuse, avec pour seule étoile ces quelques mots de Baudelaire griffonnés sur un papier :

« Ces beaux et grands navires, imperceptiblement balancés (dandinés) sur les eaux tranquilles ces robustes navires, à l’air désœuvré et nostalgique, ne nous disent-ils pas dans une langue muette : Quand partons-nous pour le bonheur ? »

Le degré zéro de l’interview

Par Joanne Vaudroz

Une critique du spectacle :

Interview / de Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud et Judith Henry / Théâtre de Vidy / du 20 au 22 juin 2017 / plus d’infos

@C. Raynaud Delage

Les gens n’ont plus personne à qui parler dans ce monde où l’individu prime sur la collectivité, où l’égoïsme prime sur le partage. L’interview permet ce partage, ce besoin de s’exprimer sur soi face à quelqu’un qui vous écoute. Mais vous écoute-t-il vraiment ? Le reporter s’intéresse-t-il à vous pour vous-même ? Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud et Judith Henry dévoilent les coulisses de l’exercice avec ses stratégies parfois perverses…

Judith [Henry] et Nicolas [Bouchaud] nous donnent une leçon ce soir, celle du reporter sous toutes ses facettes. La bonne interview, apprend-on, doit se dérouler dans une ambiance chatoyante où la parole se déploie dans des sentiments exaltés. Mais l’interview est avant tout un moyen de connaissance. Le reporter cherche des réponses et met tout en œuvre pour y parvenir. Il formate. La question, l’interrogé, la réponse, tout est prédéfini, amené ici et là au moyen de ruses, d’habileté et de perspicacité. Il commence son propos par « n’est-ce pas que ? », et l’effet de surprise ne sera que plus grandiose si le journaliste accepte d’être dépassé dans son propre jeu au travers de réponses insoupçonnées, saugrenues ou déroutantes…

L’interview est un exercice difficile auquel certains grands écrivains, réalisateurs, philosophes et bien d’autres s’adonnent (trop ?) souvent. Par un dispositif scénique simple, deux chaises face au public et deux micros, le duo reproduit joyeusement, sous forme de saynètes, certaines bribes percutantes d’interviews connues. Les acteurs jonglent entre une Marguerite Duras nonchalante, un Jean-Luc Godard inhibiteur de la parole ou encore un Michel Foucault, farceur, revisitant l’entretien sous couvert d’anonymat. Les acteurs changent rapidement de personnages et l’envie nous prend de retrouver les archives de ces interviews. Puis nous basculons de l’autre côté de l’échange, où la parole est donnée aux reporters. Le ton est paisible, ils nous regardent et nous parlent frontalement pour nous faire valser entre les expériences machistes que firent Raymond Depardon et son épouse Claudine Nougaret et celle des reportages de guerre de Florence Aubenas.

A partir de textes ou captations réelles, Judith, au regard malicieux, et Nicolas, au tempérament narquois, forment un duo d’exception en se délectant d’anecdotes légères semant le rire tout au long de la partie. Le public, parfois baigné dans un flot de lumière, se voit interrogé par nos deux reporters. Munis d’un micro et d’un magnétophone, ils se font un plaisir non dissimulé de le mettre en situation périlleuse. Ils vous demanderont, sous l’autorité de Max Frisch : « combien d’enfant de vous n’ont pas vu la vie de par votre volonté ? » en affichant un sourire espiègle. Ils vous laisseront partir avec cette énigme : « êtes-vous heureux ? ». Et vous quitterez votre siège avec cette impression étrange d’avoir été l’interviewé.

Interview

de Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud et Judith Henry / Théâtre de Vidy / du 20 au 22 juin 2017 / plus d’infos

@C. Renaud Delage

Les critiques :

Le degré zéro de l’interview

Par Joanne Vaudroz

Les gens n’ont plus personne à qui parler dans ce monde où l’individu prime sur la collectivité, où l’égoïsme prime sur le partage. L’interview permet ce partage, ce besoin de s’exprimer sur soi face à quelqu’un qui vous écoute. Mais vous écoute-t-il vraiment ? Le reporter s’intéresse-t-il à vous pour vous-même ? Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud et Judith Henry dévoilent les coulisses de l’exercice avec ses stratégies parfois perverses… [suite]

Tokaïdo

Tokaïdo / de Fred Mudry et Pierre Mifsud / Petithéâtre de Sion / du 12 au 22 janvier 2017 / Plus d’infos

©Michael Abbet

Les critiques :

Un Japon

Par Basile Seppey

Le Japon est toujours plus ou moins à la mode. Il bénéficie d’un statut étrange, celui d’autre, de différent, de dépaysant mais sans jamais devenir inconfortable. Comme un envers d’ici, mais pas complètement. Des grandes villes aussi, mais des baguettes. Des vieux villages dans les montagnes, mais des bambous. Fred Mudry et Pierre Mifsud nous entrainent dans leur Japon, celui où ils n’ont jamais été…[suite]

 

Un Japon

Par Basile Seppey

Une critique du spectacle :

Tokaïdo / de Fred Mudry et Pierre Mifsud / Petithéâtre de Sion / du 12 au 22 janvier 2017 / Plus d’infos

©Félicie Mihit

Le Japon est toujours plus ou moins à la mode. Il bénéficie d’un statut étrange, celui d’autre, de différent, de dépaysant mais sans jamais devenir inconfortable. Comme un envers d’ici, mais pas complètement. Des grandes villes aussi, mais des baguettes. Des vieux villages dans les montagnes, mais des bambous. Fred Mudry et Pierre Mifsud nous entrainent dans leur Japon, celui où ils n’ont jamais été.

Au Petit Théâtre de Sion, on a une manière bien particulière de présenter les spectacles. Dans la salle du haut, où se tiennent le bar, la caisse, quelques tables et chaises, juste avant la représentation, les lumières s’éteignent et quelques comédiens montent sur une scène minuscule pour nous livrer un « déchiré de rideau ». C’est une saynète d’une dizaine de minutes, souvent drôle, toujours liée au spectacle à venir, qui tout en évitant l’aride présentation didactique, crée un véritable sas permettant une entrée optimale dans la pièce présentée. Si d’abord ce sont Fred, Alain Mudry ou encore Pierre Mifsud eux-mêmes qui ont joué ces « déchirés de rideau », depuis quelques temps, la tâche incombe à des migrants domiciliés à Sion, accompagnés par les intervenant du projet Ateliers 11. Ainsi, toutes les représentations de Tokaïdo seront précédées du récit du périple de Resa et de sa famille : un petit détour, en somme, de l’Afghanistan jusqu’à Sion avant d’emprunter la fameuse route qui relie Edo à Kyoto.

Avant tout voyage, il convient de vérifier si les bagages contiennent bien tous les objets dont l’utilisation peut s’avérer nécessaire. Aussi, le spectacle commence par une présentation au public de chaque élément présent sur scène. On passe donc en revue une multitude de boîtes, installées de manière à représenter une sculpture japonaise, chacune contenant un accessoire, plus ou moins japanisant, dont il sera fait usage plus tard. Puis on s’arrête sur les trois bandes de papier au fond de la scène, qui feront office de coulisses lors d’un travestissement ou d’une ellipse avant de nous présenter les différentes couleurs choisies pour l’éclairage en nous donnant leur code RVB, déclenchant par la même occasion, « à vide », les effets visuels et sonores qui jalonneront la pièce. Puis les comédiens se présentent eux-mêmes, habillés, hormis leurs chaussures, à la mode occidentale, et nous livrent alors, directement, sans trop de fioritures, la genèse et le projet de Tokaïdo, à savoir raconter un voyage au Japon qu’ils n’ont pu effectuer pour de mystérieuses raisons.

Toute cette partie d’introduction, adressée de manière simple et directe au public, qui pourrait sembler au premier abord rébarbative, est principalement assumée par un Pierre Mifsud aussi captivant et affable que dans ses Conférences de choses. Avec un langage châtié, presque maniéré, il parvient, en nommant et commentant de manière à la fois précise et vaine des objets visibles et communs, à rendre une certaine vacuité du langage, un certain absurde des formules évidées, le comique du bavardage.

Ce début semble fonctionner comme un repas japonais que l’on cuisine devant vous. On vous présente d’abord les différents ingrédients de la recette et le spectacle commence. Ce qui, au début, nous paraissait familier, nous laissait dubitatifs, emporté dans la dynamique avouée de la représentation, se goûtera et s’appréciera comme quelque chose d’exotique, de typique.

Pour pallier leur voyage avorté, les deux comédiens choisissent d’emprunter dans un premier temps la trame d’une œuvre littéraire japonaise intitulée À la force du mollet sur le Tokaïdo (1802-22) de Jippensha Ikku. Elle met en scène deux compères, Yaji et Kita qui décident d’emprunter la longue route du Tokaïdo qui relie Edo, l’ancien Tokyo, à Kyoto. Mais bientôt d’autres fictions, exclusivement japonaises, viennent s’imbriquer au sein des différentes tribulations des deux compagnons. On fera autant appel à des films de Kurosawa qu’à ceux, plus récents, d’Hitoshi Matsumoto, et l’on aura recours également à de nombreux contes et légendes traditionnels aussi bien qu’à des mythes plus modernes comme celui de Tetsuo, l’homme-robot.

À l’image des boîtes que l’on ouvre et que l’on referme pour s’emparer d’un accessoire, ces fictions enchâssées comme des poupées russes seront sans cesse soumises à des ruptures d’illusion, sous la forme de rappels du nom que le comédien porte à ce moment où des commentaires émis par celui-ci envers son personnage. Cependant, ces ruptures ne peuvent être réduites à leur fonction didactique : le jeu qui les investit, tout en facilitant la compréhension et l’enchaînement des histoires, les rends comiques.

Ces fictions enchevêtrées ne se contentent pas d’évoquer un japon drôle et absurde, elles renvoient également par le biais de mises en abymes à leur propre représentation, au théâtre : un samouraï accompagné de sa fille, capturé par le Clan du Poulpe, doit, pendant trente jours, essayer de faire sourire un enfant triste, sous peine de devoir se suicider.

Les liaisons des différents épisodes lors desquels se succèdent le chant, la danse et le jeu relèvent d’une étrange poésie. Aussi, les comédiens ont fait le choix de miser sur la souplesse de notre imagination : au « pourquoi ? » est suppléé le « pourquoi pas ? ». Et c’est ce qui permet à la pièce, si le public se sent d’humeur à suivre les comédiens, s’il en « est d’accord », de mettre en scène un vrai Japon fantasmé. À la pratique du théâtre documentaire, pointilleuse et jamais qu’arrangée, à une sacro-sainte vérité, Fred Mudry et Pierre Mifsud ont préféré un mode de représentation qui s’avoue en tant que tel, proche de la fiction, du conte. L’exotisme, l’efficacité du spectacle semble d’ailleurs surtout reposer sur sa mise en scène. Il suffit de quelques rares mots japonais, quelques sons, quelques mimiques pour semer dans nos esprit une suite d’estampes d’Hiroshige, pour créer tout un monde.

Tout en simplicité, en légèreté, Pierre Mifsud et Fred Mudry racontent et montrent avec talent un Japon de livres, de films et de rêves. Ils parviennent, comme les migrants qui les ont précédés, à rendre imaginable, à partager, avec un minimum de moyens et beaucoup d’humour, un périple dans l’inconnu, un ailleurs.

Inquiétantes solitudes

Par Ivan Garcia

Une critique du spectacle :

Et jamais nous ne serons séparés / de Jon Fosse / mise en scène Andrea Novicov / Cie Angledange / du 12 au 21 janvier 2017 / Théâtre de La Grange de Dorigny / Plus d’infos

© Cie Angledange

La solitude, nouveau mal du (XXIe) siècle ! Première pièce du Norvégien Jon Fosse, Et jamais nous ne serons séparés embarque le spectateur dans une tragédie psychologique sombre et angoissante. C’est à huis clos, dans une situation a priori banale, l’attente, qu’Andrea Novicov nous fait sentir à quel point la frontière entre réalité et imaginaire n’est pas si étanche et claire que cela.

Une femme d’environ quarante ans, visiblement névrosée, s’agite sur un confortable canapé vert. Toute vêtue de bleu dans son appartement branché, elle se plaint d’être seule, si seule. Elle attend son ami, qui est en retard. Agitée, triste et schizophrène, elle chahute et rit. Dans une ambiance d’inquiétante gaieté, elle se rassure en se disant qu’il arrivera et qu’elle est « belle, grande et forte ». Mais, très vite, la représentation bascule dans un minimalisme répétitif qui parfois devient même « minimalisme dépressif » pour reprendre l’expression éloquente, dans un autre contexte, de l’un des protagonistes d’Empire de Milo Rau. Entre les répétitions avec quelques variations, le temps de l’attente s’allonge. Plus la femme se répète et plus les spectateurs s’angoissent et s’interrogent. On a l’impression qu’elle est folle à force d’attendre son ami et d’imaginer qu’il est présent. Eclairage à l’appui, la pièce devient sombre.

Finalement, un homme, qui doit avoir dans la cinquantaine, apparaît. De touchantes retrouvailles entre amoureux ont alors lieu. Le bonheur semble revenu mais disparaît subitement. Le femme oublie la présence de son ami et poursuit son interminable attente. Celui-ci tente quelquefois de la raisonner mais finit par abandonner et sa femme et l’appartement, avant même le dîner, pour aller retrouver une jeune fille à l’extérieur. Il revient au salon accompagné de cette jeune fille, qui semble être sa maîtresse. Elle joue avec lui et lui montre à quel point il est seul. L’épouse semble ne pas réellement s’apercevoir de ces deux présences. Bien qu’elle caresse les cheveux de la maîtresse de son mari, elle semble plongée dans un monde imaginaire. Troublés, nous nous demandons si tous ces personnages coexistent au sein d’un même temps ou d’un même espace. Existent-ils ou ne sont-ils que des images mentales ? On se sent un peu perdus. Peut-être sommes-nous face à une projection de l’une de ces trois consciences. Si tel est le cas, alors laquelle ? Notre esprit s’assombrit en même temps que la pièce. L’angoisse monte et sur nos sièges, on attend de savoir.

C’est alors qu’on passe « de l’autre côté du miroir » : en arrière-scène, même table, mêmes chaises, mêmes couverts, seul le vin blanc est devenu vin rouge… Nos neurones s’entrechoquent : hallucinations ? Réalités alternatives ? Folie ? Notre imaginaire cogite tandis que le couple boit du vin et glose sur le retour de sa vie conjugale. Nous avons affaire à deux visions sombres de l’appartement. L’une, monde hypocrite où mari et femme dînent ensemble en pseudo-harmonie. L’autre, monde de ce qui semble être le réel, où la solitude des êtres règne en maître. Sur le moment – tout au moins on le pense – la femme et l’homme semblent exister, même s’ils sont un peu fous, dans cet appartement banal. Lorsque la maîtresse de maison brise un verre, est-ce notre miroir qui a volé en éclats ou seulement sa psyché qui tombe en morceaux ? Le verre brisé, la vision onirique l’est aussi. Spectraux, l’homme et la jeune fille finissent par s’en aller par où ils sont venus. Comme au début, seule la femme reste. Elle rit, s’adresse à vous et à moi. Elle souhaite boire. Elle partage un verre de vin avec moi et nous trinquons à la compagnie inventée dans la solitude. L’ivresse serait peut-être la clé de toute cette fantasmagorie. Y a-t-il eu un verre de trop ? Peu importe, finalement, puisque de cette solitude se dégage une multitude de mondes possibles.

Et jamais nous ne serons séparés

de Jon Fosse / mise en scène Andrea Novicov / Cie Angledange / du 12 au 21 janvier 2017 / Théâtre de La Grange de Dorigny / Plus d’infos

© Cie Angledange

Les critiques :

Les objets du désir

Par Josefa Terribilini

Avec Et jamais nous ne serons séparés, c’est une soirée « tout à fait ordinaire » que nous fait vivre la compagnie Angledange. Une femme qui s’ennuie et son mari adultère. C’est du moins ce qu’il semble… Simultanément présents sur la scène et pourtant si déconnectés, les personnages sont déroutants et les époques paraissent s’entrechoquer. Donnant vie avec agilité à cette tragi-comédie beckettienne de Jon Fosse, Andrea Novicov nous fait passer du gloussement au cafard dans l’indifférence rassurante des meubles d’un salon rose orangé…[suite]

Inquiétantes solitudes

Par Ivan Garcia

La solitude, nouveau mal du (XXIe) siècle ! Première pièce du Norvégien Jon Fosse, Et jamais nous ne serons séparés embarque le spectateur dans une tragédie psychologique sombre et angoissante. C’est à huis clos, dans une situation a priori banale, l’attente, qu’Andrea Novicov nous fait sentir à quel point la frontière entre réalité et imaginaire n’est pas si étanche et claire que cela[suite]

Les objets du désir

Par Josefa Terribilini

Une critique du spectacle :

Et jamais nous ne serons séparés / de Jon Fosse / mise en scène Andrea Novicov / Cie Angledange / du 12 au 21 janvier 2017 / Théâtre de La Grange de Dorigny / Plus d’infos

© Cie Angledange

Avec Et jamais nous ne serons séparés, c’est une soirée « tout à fait ordinaire » que nous fait vivre la compagnie Angledange. Une femme qui s’ennuie et son mari adultère. C’est du moins ce qu’il semble… Simultanément présents sur la scène et pourtant si déconnectés, les personnages sont déroutants et les époques paraissent s’entrechoquer. Donnant vie avec agilité à cette tragi-comédie beckettienne de Jon Fosse, Andrea Novicov nous fait passer du gloussement au cafard dans l’indifférence rassurante des meubles d’un salon rose orangé.

En cette soirée de janvier, à la Grange de Dorigny, les spectateurs étaient invités au drame existentiel d’un salon très étroit et de ses trois locataires. Elle, lui, et une fille. Ils n’ont pas de noms. Avachis sur un canapé ou tournant mécaniquement en rond, ils répètent inlassablement quelques mots et quelques phases comme de petits automates plus ou moins remontés. Irrémédiablement seuls, ils ne paraissent jamais se voir, ou presque. Sont-ils vraiment dans la même pièce ? Est-ce la même année ? On hésite. Leurs quelques interactions sont déconcertantes. « – Il faut qu’il vienne maintenant. – Je suis là maintenant. – Il faut me répondre ». Ce qui est sûr, c’est que peu importe où et peu importe quand, les personnages ne font qu’une chose. Ils attendent.

Mais quoi ? Ça, personne ne le sait, nous explique-t-elle. Depuis nos sièges, nous autres voyeurs discernons tout de même une chose que tous semblent rechercher mais que Jon Fosse ne les laissera pas attraper : l’amour. Cet amour, il a disparu, « comme dans la mort ». Il ne semble pouvoir même jamais exister, car il se décompose lorsqu’on s’en saisit. À l’image de ce si beau verre que la femme admirait à la lumière et qu’elle brise délibérément, comme machinalement, au moment d’y verser du vin. « Peut-être qu’on pourra le recoller ? ». Absurde. Non, on ne pourra rien recoller du tout. Lorsque lui-même rentre enfin à la maison, leurs retrouvailles ne durent pas. Bien qu’elle soit heureuse de le serrer à nouveau dans ses bras, il suffit qu’il lui annonce que maintenant, il restera auprès d’elle, pour que l’attente recommence.

Alors, elle ne le voit plus. Le dossier du canapé remplace les épaules qu’elle massait quelques instants auparavant. Le téléphone devient l’oreille de son mari qu’elle appelle, qui est ici, pourtant, mais qui ne répond pas. Elle ne voit pas même la jeune fille en orange vif qu’il ramènera à la maison avant de s’affaler à nouveau sur le sofa vert bouteille. Réel adultère ou simple souvenir ? On ne saura jamais très bien. Elle, en tout cas, ne s’en préoccupe pas. Elle dit qu’elle a choisi. Qu’elle ne veut plus qu’il vienne. Dans son chignon serré et sa robe évasée, la femme en bleu essaie de se contenter de ses objets dans son salon des fifties.

Les objets, parlons-en. Ils sont peu sur le plateau, et pourtant ! On réalise rapidement qu’ils tiennent le premier rôle. Toujours présents, immobiles, rangés bien comme il faut. Le coussin jaune canari sur le canapé à gauche, la bouteille de vin blanc sur la table à droite, la lampe rouge à trois ampoules contre le mur pamplemousse… Ils sont rassurants, eux. On s’en sert et on leur donne sens. « Je suis un lien ! » s’exclame la femme. Mais on comprend vite que, sans eux, elle n’aurait aucun sens non plus. Au fur et à mesure que le spectacle avance, cette tragique vérité se dévoile et ravage tout. À travers ses mots à elle, on s’en rend compte : seule et sans amour, incrustée dans sa maison, elle est un objet parmi ses objets. Silence sur la scène. Comme pour appuyer encore le trait, l’énorme projecteur derrière les portes coulissantes du mur entrouvert strie le sol de lignes lumineuses. Il scanne le plateau comme un code-barres. Puis la petite musique de fond synthétique reprend, la femme se relève, l’attente continue.

Et nous ? La réponse ne se fait pas désirer. En tendant son verre de vin au spectateur devant elle, la femme nous inclut dans son drame, que la comédienne Nathalie Boulin sait malgré tout rendre léger par la formidable variété de tons qu’elle adopte dans ses monologues délirants. Alors elle nous sourit. « Je ne suis plus seule, tu es là, maintenant ». C’est vrai, nous aussi, assis sur nos sièges on attend ensemble, avec elle. Et c’est plus agréable comme ça.

 

ABBA déchante

Par Sarah Simon

Une critique du spectacle :

PÅG – Morning wood / création et mise en scène Christian Denisart / Compagnie Les Voyages Extraordinaires / du 10 au 15 janvier 2017 / Théâtre 2.21 / Plus d’infos

©Théâtre 2.21. Droits réservés.

Après un accident septentrional qui leur a valu d’être bloqués dans la glace pendant dix-neuf ans, quatre sex-symbols des années 80 reviennent enfin ravir nos oreilles de leurs harmonies. Le présumé groupe suédois PÅG lance la tournée de son nouvel album « Morning Wood » avec plusieurs dates à Lausanne. Preben, Morten, Tåg et Bra sont à rencontrer au Théâtre 2.21 du 10 au 15 janvier 2017.

Le cadre particulier et chaleureux du Théâtre 2.21 épouse parfaitement la forme de spectacle adoptée par le metteur en scène Christian Denisart. On s’assied sur un tabouret, on commande un verre et on assiste à une espèce de « show », à mi-chemin entre théâtre et concert, qui rappelle l’univers musical des années 80. Les costumes sont moulants, d’un jaune éclatant, les acteurs arborent de splendides moustaches et des coupes de cheveux dignes d’ABBA. Parlons-en d’ailleurs, d’ABBA : c’est bien au succès de PÅG, auprès des femmes et sur scène, que nous devons la séparation du groupe légendaire ! Un mur rempli de télévisions nous donne en rétrospective toutes ces informations sur le passé de nos Suédois.

Les quatre protagonistes, qui s’expriment dans leur langue natale, sont de retour dans leur chalet en Suède. Ils ont tout retrouvé de leur ancienne gloire : argent, célébrité, femmes et expériences « enrichissantes » (ils n’ont jamais vu une bombe exploser d’aussi près que pendant leur concert en Corée). Ils ont tout, et pourtant, ils sont nostalgiques, ils ne parviennent pas à être absolument heureux.

Le spectacle tourne complétement en dérision l’univers qui a fait tourner la tête des générations précédentes (vraiment, on se demande comment, quand on voit les costumes kitchissimes et le look ridicule), offrant au spectateur l’opportunité de s’en moquer ouvertement. Les chansons reprises aux tubes de cette époque sont réinterprétées en harmonies à plusieurs voix et les acteurs les accompagnent avec des objets qu’ils trouvent sur scène, ou parfois des instruments. Les performances musicales sont d’ailleurs d’une qualité exceptionnelle, ce qui est moins le cas des dialogues. Amusants et légers le plus souvent, ils deviennent parfois ridicules et manquent leur effet comique lorsqu’ils sont poussés à l’extrême.

Pour autant, ce spectacle est un vrai plaisir qui permet de prendre des vacances du quotidien. On oublie véritablement le monde qui nous entoure lorsqu’on est plongé dans l’univers à paillettes de PÅG, peut-être encore plus pour des générations ayant vécu cette époque et adulé ses stars. On en sort avec le sourire et le cœur plus léger, chantonnant des mélodies qu’on a tous entendues un jour : une petite pause bien méritée en cette dure période de reprise hivernale.

Gravlax

Par Laura Weber

Une critique du spectacle :

PÅG – Morning wood / création et mise en scène Christian Denisart / Compagnie Les Voyages Extraordinaires / du 10 au 15 janvier 2017 / Théâtre 2.21 / Plus d’infos

©Théâtre 2.21. Droits réservés

Vous ne connaissez pas Påg ?! Ce groupe suédois pourtant incontournable des années 80 ? Il n’est pas trop tard, le quatuor remonte sur scène, pour la sortie de leur dernier album Morning Wood et ils ont décidé d’entamer leur nouvelle tournée à Lausanne, au 2.21.

Originaires de Malmö, Morten, Preben, Tag et Bra sont les membres d’un des groupes les plus connus de Suède, Påg. Leur renommée atteint des sommets et s’accompagne de tous les excès liés à la célébrité. Cette vie fastueuse menée par le quatuor suédois se termine tragiquement lorsque les quatre hommes disparaissent dans les bois de Holgersen en plein hiver. S’ensuivent des funérailles nationales grandioses aux abords du palais royal de Stockholm.

Miraculeusement, Morten, Preben, Tag et Bra sont retrouvés 19 ans plus tard grâce à la fonte des glaces. Naturellement cryogénisés, le groupe revient à la vie sans aucune séquelle. Mais, fatigués de leur gloire, les membres de Påg se retirent dans les bois tranquilles de Norrtälje. Les jours se font longs dans ce petit chalet en bois. Bien vite, la nostalgie de la frénésie de leur vie passée les envahit.

De manière totalement décalée, Christian Denisart pousse la caricature à bout en mettant en scène son propre groupe de musique formé en 2007, auquel il invente une notoriété. Du chalet au design suédois aux recettes de cuisine internationalement popularisées par le géant Ikéa, comme ces boulettes de viande traditionnelles appelées köttbullar, tous les clichés de la culture suédoise sont mobilisés et les stéréotypes peuplent cet univers grotesque. Les costumes ne sont pas en reste : habillés de chemises satinées à volants, de pantalons évasés sur le mollet et chaussés de derbies laquées, les comédiens n’ont rien à envier aux chanteurs d’Abba. La description de ce microcosme franchit sans remord la limite du « too much », au point que le spectateur se laisse prendre par cette mise en scène loufoque complètement assumée. Cet usage excessif et parodique du stéréotype fait naître le comique.

Dans une volonté de coller au mieux à cet univers scandinave, les comédiens s’expriment majoritairement en suédois, à l’exception des nombreux passages musicaux en anglais. Bien que le spectateur puisse lire la traduction dans les surtitres, le dispositif instaure une certaine distance entre le jeu des acteurs et le public. Ce décalage entre la langue du spectateur et la langue parlée sur scène permet ainsi des effets amusants autour de la prosodie et des sonorités suédoises, relativement exotiques pour un public suisse.

La forte présence des moments musicaux pousse toutefois à s’interroger sur la nature de la proposition. Le dispositif théâtral n’est-il pas finalement qu’un prétexte, pour ces quatre compères, pour se donner à nouveau la réplique en chansons ? Des écrans cathodiques et des diapositives retracent le parcours de Påg grâce à des montages grotesques, dont la fausseté est volontairement mise en évidence. Ces remémorations, issues d’images factices, amènent ainsi l’espace théâtral à se transformer en salle de concert. Les murs en bois du chalet sont temporairement remplacés par des projecteurs lumineux, permettant au groupe d’entamer une performance musicale composée de chants à quatre voix a capella. Le public applaudit, sans doute un peu éberlué par le spectacle sous ses yeux, difficile à catégoriser mais plaisant.

PÅG – Morning wood

création et mise en scène Christian Denisart / Compagnie Les Voyages Extraordinaires / du 10 au 15 janvier 2017 / Théâtre 2.21 / Plus d’infos

©Théâtre 2.21. Droits réservés

Les critiques :

Gravlax

Par Laura Weber

Vous ne connaissez pas Påg ?! Ce groupe suédois pourtant incontournable des années 80 ? Il n’est pas trop tard, le quatuor remonte sur scène, pour la sortie de leur dernier album Morning Wood et ils ont décidé d’entamer leur nouvelle tournée à Lausanne, au 2.21…[suite]

ABBA déchante

Par Sarah Simon

Après un accident septentrional qui leur a valu d’être bloqués dans la glace pendant dix-neuf ans, quatre sex-symbols des années 80 reviennent enfin ravir nos oreilles de leurs harmonies. Le présumé groupe suédois PÅG lance la tournée de son nouvel album « Morning Wood » avec plusieurs dates à Lausanne. Preben, Morten, Tåg et Bra sont à rencontrer au Théâtre 2.21 du 10 au 15 janvier 2017... [suite]

L’étranger

Par Thomas Cordova

Une critique du spectacle :
J’appelle mes frères / de Jonas Hassen Khemiri / mise en scène de Michèle Pralong / Le Poche (Genève) / du 9 au 29 janvier / Plus d’infos

©Samuel Rubio

Est-ce que c’est lourd, une tête à porter ? Oui, si c’est celle qu’il ne faudrait surtout pas porter. La tête du coupable. La pièce de Jonas Hassen Khemiri est centrée sur ces visages qu’un contexte de tension, un mouvement de pensée ou une attitude sociale vont mettre au banc des accusés. La mise en scène de Michèle Pralong rend sensible le climat de guerre qui exacerbe les suspicions.

En temps normal, les étrangers, on leur fout plus ou moins la paix et eux font tout pour plus ou moins la trouver. Amor est l’un de ceux-là. Oui, il fait partie de ces gars dont la tête, le visage interpelle. Il est émigré. Ou immigré : cela dépend, bien évidemment, de la situation dans laquelle on se place pour lui coller cette étiquette. Mais lorsque le quotidien est balayé par un événement extraordinaire, un événement terrifiant, comme il en arrive de plus en plus aujourd’hui, un peu partout, l’étranger devient objet de suspicions. Pire : il est certainement la source de ces problèmes, le semeur même de ce chaos. Qui sème le vent… Amor pourtant, n’a rien d’un semeur et malgré lui, après un attentat au centre-ville, il se retrouve dans la tempête.

Que faire, alors, quand on est au cœur du vent ? Amor appelle ses frères. Et c’est autour de cet appel que la pièce tourne. Chaque acteur interprète plusieurs rôles, sauf celui qui incarne Amor, source fixe dans la tourmente. Les répliques sont celles des conversations téléphoniques, parfois imaginées par le personnage, aucune conversation en face à face. Amor est véritablement seul avec pour unique outil de communication son téléphone portable. La pièce originale est construite sur un monologue : ici, les acteurs incarnent tour à tour l’état de panique, de repli sur soi, de la volonté d’anonymat d’Amor ou des personnages passés ou présents avec lesquels il converse.

L’ambiance, elle, est au climat de guerre, sur une scène envahie de flashs et une musique oppressante. Tout ça prend des airs assez angoissants et pourtant non, il y a de quoi respirer grâce à l’humour. Oui, l’humour, ce décalage de réalité qui nous permet de prendre quelques inspirations et un peu de recul face à une problématique loin d’être légère. Et Jonas Hassen Khemiri le maîtrise très bien, ce décalage. Il donne ainsi de l’espace au vent qui peut, du coup, rugir un peu plus faiblement et nous donner la possibilité d’entendre clairement son message. Un message camouflé sous le cri qu’Amor destine à ses frères, ceux qui portent la même tête que lui : « Planquez-vous ! Devenez anonymes ! Fondez-vous dans la masse ! »

Que faire, donc, quand on ressemble trop à un poseur de bombes ? Où aller quand on a la seule volonté d’être anonyme ? Quand notre tête, nos traits ont tout pour faire de nous un criminel, quel type de basse innocence faut-il chercher ? Finalement, il est dans la pièce, un conseil poétique et léger qui nous dit peut-être, lorsque le vent souffle, de simplement sortir un cerf-volant.

J’appelle mes frères

de Jonas Hassen Khemiri / mise en scène de Michèle Pralong / Le Poche (Genève) / du 9 au 29 janvier 2017 / Plus d’infos

©Samuel Rubio

Les critiques :

L’étranger

Par Thomas Cordova

Est-ce que c’est lourd, une tête à porter ? Oui, si c’est celle qu’il ne faudrait surtout pas porter. La tête du coupable. La pièce de Jonas Hassen Khemiri est centrée sur ces visages qu’un contexte de tension, un mouvement de pensée ou une attitude sociale vont mettre au banc des accusés. La mise en scène de Michèle Pralong rend sensible le climat de guerre qui exacerbe les suspicions … [suite]

 

Ils sont parmi nous

Par Sabrina Roh

Un Jour / création de Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre / Théâtre de Vidy / du 1er au 12 octobre 2014 / plus d’infos

(c)Numero23prod

(c)Numero23prod

Qui sont ces individus qui arpentent l’espace scénique ? Qu’est-ce qui les relie entre eux ? Sont-ils vivants ou morts ? Les bribes de phrases qu’ils profèrent ont-elles un sens ?

Ces questionnements surgissent chez le spectateur pendant et après la représentation d’Un jour, le dernier projet de Massimo Furlan et de sa dramaturge, Claire de Ribaupierre. Chez Massimo Furlan, le visuel est central. D’abord formé en arts plastiques, il passe ensuite par la scénographie avant d’entrer dans le monde de la performance. C’est en 2002 qu’il marque le public en rejouant, seul et sans ballon, la finale de la Coupe du monde 82, qui a vu s’affronter l’Italie et l’Allemagne. Quant à Claire de Ribaupierre, docteure ès lettres et chercheuse dans les domaines de l’anthropologie, de l’image et de la littérature contemporaines, sa spécialité à elle, c’est les idées. De leur collaboration naissent des performances qui mettent en scène des pensées. Un jour exploite non seulement la notion de mort, mais aussi celle de la mort vivante : qui sont ces esprits qui nous hantent ? Sont-ils morts ou vivants ? Quelle est la frontière entre la vie et la mort ?

Cherchez la fable dans le tableau

Il y a deux façons d’appréhender Un jour. Inspiré par les deux comédiens qui dialoguent de façon quasi-philosophique au début du spectacle, le spectateur peut chercher à déceler une histoire. De fait, parmi les six comédiens qui s’emparent de l’espace scénique après la séquence de dialogue, l’une paraît plus âgée que les autres. Elle tombe subitement par terre. Quelques soubresauts encore et elle semble morte. A ses côtés, un jeune couple éploré représenterait le deuil et le recueillement tandis que deux autres hommes incarneraient la folie que peut engendrer la douleur provoquée par la perte d’un être cher. La trame semble être toute trouvée. Mais la morte se relève et d’autres tombent. Un jour semble donc résister à une lecture purement narrative.

Le spectateur peut alors prendre le parti de considérer la pièce comme un tableau en mouvement. Dans ses performances, Massimo Furlan représente des événements qui ont marqué son enfance et celle de bien d’autres, comme l’édition 1973 de l’Eurovision, ou encore des sujets sur lesquels l’humanité entière s’interroge, comme la mort et ce qui nous attend après elle. Dans Un jour, il fait de la mort un processus et s’amuse à représenter l’espace inconnu occupé par les esprits. Le tout prend un aspect à la fois terrifiant et poétique. L’horreur que peut inspirer la mort est transmise avec brio par les comédiens, qui font de leur corps un simple assemblage de chairs possédées. Les spasmes qu’ils miment traduisent tant la souffrance du mourant que celle de l’endeuillé. En revanche, les développements plus poétiques tombent dans des représentations plus clichées : si l’image du gentil fantôme enveloppé dans un drap blanc apporte une douceur agréable à la mise en scène, les diverses représentations de la montée aux cieux sont des éléments vus et revus. Si cette représentation de la mort n’est pas très originale, elle a cependant le mérite de traduire assez justement les sentiments ambivalents que provoque ce thème chez l’être humain : la peur du néant et l’espoir d’un ailleurs.

S’accrocher au matériel

Le dispositif imaginé par Massimo Furlan aurait suffi à transmettre son idée d’un possible espace entre la vie et la mort. Tout comme dans les pièces de Samuel Beckett, des objets du quotidien sont mobilisés. Dans Un jour, les chaises illustrent la frontière poreuse entre la vie et la mort. Accrochées au plafond, elles effleurent le sol et les comédiens en jouent. Tantôt ils s’y assoient, tantôt ils les laissent s’envoler. Ce flottement entre ciel et terre représente les vivants condamnés à mourir et les morts encore vivants.

Ainsi, le tableau dressé par Massimo Furlan est très esthétique. Cependant, le spectateur aurait peut-être préféré être sourd. Du début à la fin, la voix nasillarde de l’un des narrateurs, les cris des personnages et la musique oppressante poussent les nerfs à bout. Deux questions se posent alors : qu’attendons-nous et que devons-nous attendre d’une représentation théâtrale ? Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre n’avaient certainement pas pour but de proposer un moment agréable au public. La tension et le trouble ressentis à l’issue de la représentation sont tout simplement à la hauteur des thèmes abordés.