Habiter le vide par la voix

Par Jade Lambelet

Une critique sur le spectacle :
Le Souper / Conception, écriture et jeu par Julia Perazzini / Arsenic – Centre d’art scénique contemporain / du 5 au 10 novembre 2019 / Plus d’infos

© Yves Noël Genod

Dans un monologue ventriloque, la comédienne, performeuse et metteure en scène Julia Perazzini, seule en scène, redonne voix et corps à son frère disparu. Le Souper auquel elle le convie fictivement lui permet de tisser avec l’absent un dialogue imaginaire, une rencontre défiant toute logique temporelle et spatiale. Humour et douceur sont à la carte de ce repas qui explore et sublime les failles de l’identité.

Hors-d’œuvre : déclinaison vocale
Délicatement, la lumière glisse du public au plateau pour venir éclairer la comédienne toute de vert vêtue encore tapie dans l’ombre du coin de la salle. Des bribes de paroles timidement murmurées brisent le silence régnant. Ces répliques sans réponse décortiquent en le désignant l’espace du plateau, ses murs, son plafond comme pour s’en emparer, se l’approprier, l’intérioriser. Cet espace noir et vide, Julia Perazzini l’habitera de sa voix qui deviendra multiple dans l’exercice de ventriloquie auquel elle se livre durant l’heure et demie de son spectacle. Cet habile dédoublement vocal lui permet de réaliser le fantasme d’une relation avec son frère aîné disparu quelques années avant qu’elle ne naisse. Par l’intermédiaire de son propre corps – plutôt que de celui d’un autre comédien qui aurait pu incarner ce frère manquant –, elle lui donne naissance une seconde fois. Plus qu’endosser un double rôle, elle paraît libérer deux voix qui logeaient depuis toujours en elle : c’est en partie autour de cette absence et de ce manque que s’est forgée sa propre identité qu’elle vient explorer, interroger et peut-être réparer par la voix lors du spectacle. D’emblée elle formule le trouble qui accompagne l’idée du « nous » sensé unir son « je » à ce « tu » à jamais inconnu. Pour pallier cette ignorance et pour tenter de résoudre cette confusion identitaire, elle se fait l’hôte d’un souper qui s’agrémente des différents questionnements qu’a pu susciter en elle cette inconnaissance ainsi que des réponses imaginaires que pourrait lui confier son frère.

Entrée : faire fondre le corps
Si la voix double de la comédienne se répand dans et rempli l’espace de la salle, son corps semble s’y dissoudre progressivement par l’intermédiaire d’une imposante nappe de velours vert qui couvre presque intégralement le sol. Les mouvements de cet unique élément présent sur le plateau marquent symboliquement les passages entre les différentes parties du spectacle. Lorsqu’elle est étalée, pliée ou vrillée, ses courbes et ses couches, à l’image d’un palimpseste, font écho aux sédimentations laissées par le temps. La comédienne joue de la plasticité de ce tissu comme de la temporalité (dont elle explose la chronologie en renouant avec un passé et des êtres disparus) et de l’espace (qu’elle parcourt sur scène à reculons ou qu’elle déploie vers des lieux imaginaires). Cette plasticité affecte jusqu’au corps de la comédienne qui se mue parfois en d’autres formes et s’efface pour plonger et s’engouffrer dans la douceur de la nappe. Du rythme du spectacle aux mouvements corporels et matériels, tout dans Le Souper glisse et s’étend. Cette atmosphère fluide participe de la création d’un univers sans lieu ni date, un monde de l’entre, de l’invisible. Au-delà de la souplesse des matières et du corps, les lumières ponctuent d’un même vert les différents moments du souper, allant jusqu’à reproduire le fameux tunnel de lumière dont témoignent ceux qui ont fait l’expérience d’une mort imminente. Quant à la musique (composée par Samuel Pajand), elle tapisse le (faux) monologue de notes de guitare délicates et rocailleuses qui rappellent la bande originale de Dead Man composée par Neil Young (le film, réalisé en 1995 par Jim Jarmusch, expose la ballade funèbre et poétique d’un mort voyageant vers le monde de l’au-delà).

Plat principal : croquer la mort à pleines dents
Bien que son thème soit profondément mélancolique, l’ensemble du festin est parsemé de notes savamment comiques : la surprise de la ventriloquie, l’incongruité de la parole prêtée au frère absent (son ton parfois trop mature ou, au contraire, trop innocent), l’étrange originalité des réflexions sur la mort. Au cœur du spectacle, Julia Perazzini plonge son public dans une séquence méditative lors de laquelle il s’agit d’apprendre « à mourir bien comme il faut ». La voix du frère prend le relais de celle de la comédienne pour l’aider – et les spectateur·trice·s avec elle – à consentir à l’inéluctabilité de cet évènement. Si l’on ose se laisser aller à l’exercice, c’est peut-être cette séquence qui parvient le mieux à établir une réelle osmose entre la performeuse et l’ensemble de la salle : la voix, soutenue par un crescendo de musique et des éclats de lumières qui peu à peu basculent au noir, s’immisce comme un souffle apaisant à l’intérieur des têtes.

Dessert : des sentiments aigres-doux
Ce Souper laisse sur la langue des arômes candides et désopilants, un goût piqué de rire et d’ingénuité, un assemblage de saveurs pures et intimes. Sans pathos, Julia Perazzini parvient à marier dans sa cuisine l’amertume de la mélancolie à la douceur de l’humour. Pour cela, elle se nourrit du creux qui se loge dans son ventre d’où elle tire ces voix qu’elle porte à la scène avec douceur et sincérité. Si le geste de création est au départ thérapeutique, il se déploie sur scène en un moment captivant et chaleureux, malgré la tristesse du sujet. Le spectacle régale par son intemporalité, les alliages et les nuances inédites qu’il propose et l’intense et brillante présence scénique de sa créatrice.