Déséquilibres subtils

Par Emmanuel Jung

Une critique sur le spectacle :
Invisible / Imaginé par Yan Duyvendak / Co-écriture par 32 auteurs / du 9 octobre 2019 au 28 mars 2020 / Plus d’infos

© Niels Knelis Meijer

La nouvelle performance de Yan Duyvendak met les participants et les participantes au centre de la création : pas de comédien·ne, pas de scène, mais trente-deux auteur·trice·s qui ont imaginé différentes actions à effectuer. Celles-ci consistent à créer un léger désordre public – toujours légal, en apparence invisible, afin d’observer et d’analyser les réactions à ces petites perturbations. Ainsi, les protagonistes deviennent tant acteur·trice·s que specateur·trice·s. Ils et elles provoquent les situations originales, tout en observant leurs conséquences sur la foule ; parallèlement, cette dernière devient elle aussi observatrice, mais sans être au fait de la performance en cours. Une expérience anthropo-ludique remarquable et originale.

Dans un premier temps, les participant·e·s se retrouvent autour d’une table, dans une salle de la Comédie de Genève, pour discuter avec deux game masters des actions et de leurs modalités. Ils et elles seront ensuite divisé·e·s en deux groupes qui devront « créer ensemble » (comme expliqué lors de cette introduction) dans le but de semer de subtils troubles dans l’espace public, dans des commerces, dans différents lieux que nous ne devons – et ne voulons – dévoiler ici. Lors de chaque performance, quatre actions, sur dix-huit au total, doivent être réalisées.

Un jeu, donc, à échelle humaine et urbaine, qui questionne le quotidien du citoyen et de la citoyenne, ses habitudes, c’est-à-dire tous les gestes et les actions ordinaires devenus des automatismes sociaux. Car si la création fonctionne, c’est bien grâce à un déséquilibre, à une dissociation entre ce que nous avons l’habitude de faire et ce que l’on nous propose de faire, à quatre reprises. En ce sens, l’expérience est individuelle : elle demande de sortir de sa zone de confort social – ce qui peut provoquer, chez certain·e ·s, une gêne ou un malaise –, de façon à redonner un souffle et un sens à ces gestes automatisés et à leur contexte de réalisation.

Mais la performance imaginée par Yan Duyvendak est également collective. Elle repose sur un écart de conscience entre les participant·e ·s-observateur·trice·s et les non-participant·e·s : elle est invisible pour les second·e·s, jamais pour les premier·ère·s. Le groupe est au courant de l’origine des perturbations, contrairement à la foule environnante ; cela produit, d’une part, une forte complicité entre les joueur·euse·s et, d’autre part, un sentiment d’autonomisation et d’affranchissement de cette foule. Le partage de l’expérience est encore accentué par le groupe WhatsApp créé spécialement pour l’occasion, permettant aux protagonistes d’être constamment interconnecté·e·s. L’écart évoqué ci-dessus explique d’ailleurs le comique de certaines situations, l’excitation due à la provocation, l’observation puis l’analyse des réactions humaines, ainsi que la curiosité d’en (sa)voir toujours un peu plus. Qui plus est, l’expérience est rendue absolument unique en raison du déplacement de l’action dramatique de la scène à l’espace public ; en effet, toutes les situations contiennent une grande part d’improvisation, puisqu’elles ne sont pas répétées par les participant·e·s et que la foule n’a pas conscience de la performance en cours : il est donc impossible d’anticiper sa réaction. Le nombre d’actions – quatre – est du reste adéquatement choisi. De vrais renouvellements se dégagent de chaque situation, sans que la lassitude ait le temps de s’installer. Les actions sont par ailleurs différentes les mercredis et un samedi sur deux, ce qui rend possible une nouvelle participation.

À la fin, les deux groupes, qui ont effectué les mêmes actions dans d’autres lieux, se retrouvent à la Comédie pour faire un compte rendu autour d’un verre et pour évoquer leurs réussites, ou leurs échecs. L’expérience peut passablement varier selon les protagonistes (qui doivent s’attendre à dépasser occasionnellement quelques inhibitions sociales) : de l’embarras à la satisfaction, voire à une certaine jouissance d’assister à des troubles occasionnés par nos propres comportements modifiés.