Œillet & Myosotis

Par Amina Gudzevic

Une critique sur le spectacle :
Un Instant / D’après Marcel Proust / Mise en scène de Jean Bellorini / TKM – Théâtre Kléber-Méleau / du 8 au 27 janvier 2019 / Plus d’infos

© Pascal Victor

Le souvenir vient sans être convoqué. Il suffit d’un geste, d’une odeur, d’une saveur pour qu’il fasse ressurgir un fragment de vie qui, semble-t-il, avait disparu. Un Instant s’apparente à un mirage bercé par les mots de Proust dans lequel les voix de Camille de La Guillonnière et d’Hélène Patarot s’enlacent jusqu’à se confondre. Sur la scène, deux personnages dialoguent en mêlant le récit de leurs souvenirs à des extraits de Proust

Jean Bellorini, directeur du Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis, érige, dans Un Instant, une ode à la mémoire. Il y a ceux qui se souviennent et ceux dont on se souvient. Au centre se trouve l’œuvre de Proust : Du côté de chez Swann, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Le Côté de Guermantes, Sodome et Gomorrhe et Le Temps retrouvé qui composent cinq des sept tomes d’À la recherche du temps perdu. Avec l’œuvre de Proust, le metteur en scène tisse des liens entre les deux protagonistes. Jean Bellorini mélange les mots de Proust à ceux des personnages, ces mots trouvent un ancrage dans leur mémoire personnelle. Cette adaptation navigue entre la mémoire individuelle et la mémoire collective, c’est-à-dire entre les souvenirs des comédiens dans lesquels s’insère le récit de Proust et qui peuvent faire écho à notre propre expérience du souvenir, et il est étonnant de constater que plus d’un siècle après sa publication, la réflexion de Proust sur la littérature, la mémoire et le temps ne perd pas en intensité. Dans une scénographie presque figée, les comédiens se remémorent un passé qui surgit dans certains lieux ou sous certaines impulsions. C’est dans la petite chambre suspendue, isolée, que Camille est pris par le sentiment de deuil. En faisant le tour du plateau, en scène et hors-scène, il se rappelle des promenades dans le jardin. Tandis qu’Hélène, la comédienne, évoque des souvenirs d’enfance avec ses propres mots, qui se confondent avec ceux de son personnage, Camille récite et donne vie à des passages de La Recherche du temps perdu tels que des souvenirs d’enfance au sein du cadre familial ou la perte d’un être cher. Hélène, qui quitta l’Indochine alors qu’elle n’était qu’une enfant, oublia tout de ses origines à son arrivée dans le Berry. Elle se remémore son passé en nous racontant une anecdote d’enfance : la cuisine vietnamienne que sa mère et sa grand-mère lui avaient préparée, après dix ans d’absence. La narration de ce souvenir est un moment clé du spectacle car il met en lumière le travail du metteur en scène sur le texte de Proust. En transposant la logique de la mémoire proustienne, ce souvenir s’établit en effet sur deux niveaux. Il fait à la fois écho à la madeleine, symbole de ce passé qui ressurgit de manière involontaire, et dans son extension, il évoque un souvenir plus ancien encore. Ce sont les uns sur les autres, les uns dans les autres ou encore les uns avec les autres que les souvenirs d’Hélène et de Camille et l’œuvre de Proust sont amenés à co-exister.

« (Q)uand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sous leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »

Marcel Proust, A la Recherche du temps perdu (1913)

La réminiscence du passé lie Hélène et Camille au point de les affranchir du temps et de l’espace, selon les intermittences de la mémoire. Leur histoire n’est pas linéaire, elle nous est offerte par morceaux qui, petit à petit, dessinent les contours de l’ensemble auquel ils appartiennent, c’est-à-dire la substance d’une réalité enfouie dans l’inconscient. Ils se racontent leur enfance, leurs grand-mères, les promenades dans le jardin. S’ensuit un dialogue dont la forme bascule peu à peu vers de longs monologues: la parole ne s’alterne plus systématiquement, ce qui amplifie la puissance de leurs mots. Le souvenir n’est plus un fragment, il devient entier. La scène, elle-même, semble prendre vie sous le poids de ceux qui l’ont traversée. Les chaises empilées de part et d’autre offrent au spectateur un nombre infini d’interprétations : nous sommes dans un lieu abandonné ; ou, peut-être, représentent-elles la somme des souvenirs qui s’empilent dans notre mémoire. Une chambre suspendue élève les mots de Proust et leur donne une résonance toute particulière l’impression de pénétrer une intimité lointaine. À certains moments, les objets sont en mouvement mais la puissance des mots et de leurs silences reste intacte. On finit par ne plus distinguer le souvenir individuel du récit de Proust. A la fois un hommage et du théâtre, le metteur en scène nous propose une nouvelle lecture de l’œuvre comme seul le théâtre est capable de le faire. En donnant corps au texte de Proust, il est permis à chacun de se familiariser avec son œuvre et d’entrer dans l’univers de l’auteur sans connaissances préalables. Le tout, bercé par les notes épurées du musicien qui, dès la première minute du spectacle, donne de la vibration aux mots par des morceaux de Vivaldi, Chopin et bien d’autres. Ainsi, l’on retrouve dans le spectacle de Bellorini la maladie de la grand-mère issue du premier chapitre du Côté de Guermantes ou encore les mystères d’Albertine apparaissant dans le deuxième chapitre de Sodome et Gomorrhe. Un regard nouveau est proposé sur cette œuvre majeure de Proust qui attise la curiosité de certains spectateurs et offre à d’autres un angle de vue original sur cette prose si célèbre.