Radote l’intégration, je les attends depuis trois générations

Par Julia Cela

Une critique sur le spectacle :
Retour à Reims / D’après le texte de Didier Eribon / Mise en scène de Thomas Ostermeier / Théâtre de Vidy / du 28 mai au 15 juin 2019 / Plus d’infos

© Mathilda Olmi

Dans un studio d’enregistrement, Catherine prête sa voix à un film documentaire dont le texte est celui de Retour à Reims, du sociologue Didier Eribon. Peu à peu, l’enregistrement est interrompu par les commentaires des trois personnages présents sur scène. Au fil de la représentation, la glose prend le dessus sur le texte qu’il faut enregistrer et l’analyse se déplace du film au studio.

Sur scène, un studio d’enregistrement aux proportions impressionnantes. Deux personnages entrent dans la cabine en fond de scène et repartent aussitôt, pour « aller prendre un café ». Après quelques secondes, une femme entre à son tour et s’avance jusqu’à la petite station dotée d’un micro au centre de la scène. Elle sort un livre de son sac. C’est Retour à Reims de Didier Eribon, à la couverture jaune criarde de la collection Champs, chez Flammarion. Elle trouve une brochure papier devant elle, et commence à la lire, pour elle. On ne comprend pas tout. Elle est interrompue par le retour de Paul et Tony. Les trois personnages se saluent. Ils s’installent, et le voyant indiquant « Enregistrement », installé au sommet de la cabine vire au rouge.

Catherine (Irène Jacob) commence à lire les extraits du texte de Didier Eribon que contient la brochure. En fond de scène, sur un écran accroché haut dans le décor, est projeté un film de nature documentaire, montrant des images d’une banlieue de Reims. Dans la voix de la comédienne, faisant ici office de voix off, on entend comme un effet de friture aux notes un peu passées, qui évoque vaguement la télévision dans ses premières années. Ses graves grincent, il y a peu de souffle dans ses voyelles. Elle lit de manière régulière.

Après de longues minutes, elle s’interrompt brusquement. Le voyant « Enregistrement » s’éteint et Paul, le réalisateur, sort de la cabine. Les deux personnages s’entretiennent au sujet d’un passage que Paul avait décidé de couper. Catherine y voit une forme de censure, Paul s’offusque sans en avoir l’air. Dans le conflit, le texte d’Eribon, soudain, prend vie, plus encore que dans les images que montrait le film. Il s’agit de se saisir de la question de la fracture sociale, directement et par le dialogue. Qu’est-ce que la domination ? Corollaire d’un système voué à instituer le mépris de classe comme conséquence de la réussite des autres ? Malin génie à l’œuvre dans les classes dirigeantes depuis des siècles ? L’enregistrement et la diffusion du film reprennent, mais les questions soulevées par Catherine et Paul demeurent, en résonance avec les images, tant et si bien que les personnages décident de s’interrompre et de reprendre l’enregistrement la semaine suivante.

Dans la seconde moitié du spectacle, les trois mêmes personnages se retrouvent. Avant de commencer l’enregistrement, Tony fait à Catherine et Paul une petite démonstration de rap. Dans son texte on retrouve tous les traits du discours de la fracture sociale, que contenait le documentaire, en puissance. Simplement, ici tout est plus franc et la puissance de son propos laisse des traces qui soulignent de manière rétroactive certains aspects du film doublé par Catherine.

L’enregistrement se poursuit, les discussions reprennent, mais cette fois-ci Tony prend part à la conversation. Les mécanismes de domination s’incarnent. Tony raconte l’histoire de son grand-père, tirailleur lors de la Seconde Guerre mondiale. Le documentaire laisse place au témoignage, transportant la représentation dans une autre dimension du discours sociologique. La représentation se clôt sur un dernier morceau de Tony.

La coprésence de différents dispositifs cherchant à produire un discours sur les phénomènes de domination au sein d’un même spectacle permet de confronter directement les spectateurs aux différents effets de ces discours. Lorsque le personnage de Catherine, lit, on écoute attentivement. Le ton monocorde du personnage lorsqu’il enregistre semble cependant pointer la légère désuétude du médium choisi. C’est quand le propos s’incarne qu’il nous traverse véritablement, qu’il nous atteint. Le plus direct et le plus concret des dispositifs reste, en effet, celui qui esthétise le discours social : le rap. La confrontation de ces deux discours semble donc pointer le fait que leur impact dépend de leur contexte d’énonciation et de réception, affirmant ainsi l’actualité et la pertinence du genre musical du rap.

La superposition de ces dispositifs permet, par ailleurs, de faire en sorte que les discours s’additionnent ; d’abord le commentaire, la musique et, pour finir, le témoignage en direct. Ce fonctionnement crée des effets de résonance permettant d’entrer en contact avec le discours de Didier Eribon par diverses portes d’entrées, quel que soit notre capital culturel. Parce que le discours sur la fracture sociale n’appartient pas qu’à l’élite culturelle capable de la conceptualiser : il appartient à ceux qui la voient, qui la vivent et qui la chantent.