Quelque chose de plus grand

Par Lena Rossel

Une critique sur le spectacle :
Les Enfants du Soleil / Texte de Maxime Gorki / Mise en scène de Christophe Sermet / TPR – Théâtre Populaire Romand / 11 mai 2019 / Plus d’infos

© Marc Debelle

Avec Les Enfants du Soleil, Christophe Sermet livre une mise en scène audacieuse et complexe. Des instants de vie, de lutte, de joie et de tristesse s’entrecroisent au sein d’un décor vivant, happant le spectateur toujours plus profondément. Une pièce à la hauteur des nombreux prix dont elle a fait l’objet en Belgique – de l’énergie sans fin, une scénographie remarquable et une mise en scène grandiose.

Au-dehors, une épidémie de choléra se propage. Les rumeurs enflent et s’enveniment. Pavel, chimiste et chef de maisonnée, s’adonne à longueur de journée à des expériences obscures qui ne semblent jamais porter leurs fruits. Sorte de grand enfant, naïf et redoutant la confrontation, il s’imagine construire un monde utopique à l’aide de son travail. Autour de lui gravitent neuf personnages, trois hommes et trois femmes, chacun à la recherche de quelque chose de plus grand qu’eux : l’amour et la beauté. L’amour passionné, l’amour désespéré, l’amour désintéressé s’entremêlent et se déchirent.

Une scénographie habile signée Simon Siegmann (prix de la Critique en Belgique) présente une cuisine. Trois tables côte à côte, un frigo, de nombreuses chaises et un mur s’arrêtant à mi-hauteur (permettant aux comédiens de passer dessous) occupent le devant de la scène. A l’arrière, dissimulées dans la pénombre, d’autres tables et chaises forment les coulisses visibles. Une projection vidéo habille le mur de la cuisine, affichant tantôt des organismes microscopiques, tantôt les visages des comédiens en gros plan. Une manière d’illustrer les états d’âme des personnages et d’offrir une dimension narrative supplémentaire, hors du texte omniprésent. Une caméra dissimulée dans les coulisses filme les comédiens qui viennent se mettre devant et diffuse leurs visages en direct, faisant d’eux des observateurs ou des réminiscences de la scène.

A l’abri dans leur appartement, les personnages se forgent une utopie d’amour, d’art et de beauté. Les délires de Pavel et de sa femme Helena les rendent aveugles aux vérités criantes de la réalité, que ne cesse de leur rappeler la sœur folle de Pavel. L’extérieur s’infiltre insidieusement par des failles imperceptibles, jusqu’à ce que tout éclate. Le rire, la contemplation et l’horreur vont et viennent, incarnés par des comédiens talentueux et énergiques. Ponctuée de moments puissants, la pièce, véritable montagne russe, emporte le spectateur dans ses vibrations dès les premières paroles et le relâche dans un souffle. Et c’est ainsi, soufflé, que l’on ressort de ces instants de vie si fragiles et si intenses, avec l’impression d’avoir vécu dans la maison de ceux qui nous ont laissé entrer.