ADA

Par Amina Gudzevic

Proposition de critique créative sur le spectacle :
Imposture posthume / Texte, mise en scène et jeu de Joël Maillard / Arsenic – Centre d’art scénique contemporain / du 26 au 31 mars 2019 / Plus d’infos

© Gregory Batardon

1 avril 2099

Il est neuf heures précises. Ma batterie est rechargée, mon caisson isotherme s’ouvre. Chaque jour est identique au précédent, ainsi qu’au suivant. Mais apparemment, aujourd’hui est un jour étrange. Je commence donc par télécharger, via le cloud mis à disposition par le gouvernement, Le Journal de ce matin. Certains termes m’échappent, on parle de « catastrophe globale » et d’un « effondrement numérique ». Je suis censé retransmettre ces informations, et si le système avait été hacké ? Ce n’est pas l’habitude du gouvernement d’oublier nos mises à jour lexicologiques et sémiologiques. Il vaut peut-être mieux en parler avec mon Maître. Normalement, à cette heure-ci, il devrait être en train de boire des particules de café. En entrant dans la cuisine, j’aperçois mon Maître tenant un bloc transparent. Il est si concentré qu’il n’a même pas l’air de remarquer ma présence. Je m’avance et me heurte contre d’autres blocs transparents jonchant le sol. Mon rayonnement synchrotron ne semble pas reconnaître cette matière. Je scanne à nouveau, toujours rien. Il sort alors de sa poche un tube cylindrique noir qui semble s’accrocher à ce bloc transparent. J’envoie une onde au nano-processeur de mon Maître afin de lui signaler ma présence et lorsque j’enclenche le processus de partage du Journal, il me répond simplement : « Je sais » et interrompt la liaison. Il m’ordonne de ne plus l’appeler Maître mais Joël et me lance un regard dénué de rationalité. Joël m’explique qu’il n’a que peu de temps avant « la catastrophe » et qu’il doit finir son manifeste de toute urgence. Je lui demande ce qu’il entend par « manifeste » et il me répond qu’il se donne pour mission de laisser un témoignage du XXIe siècle avant que « la catastrophe » n’efface tout. Il dit, par exemple, que les modèles d’ADA (animaux domestiques augmentés) auxquels j’appartiens étaient autrefois appelés « chiens ». J’apprends que mes ancêtres étaient considérés comme les meilleurs amis de l’homme, bien qu’inférieurs à eux. Il leur était impossible de communiquer autrement que par un champ lexical restreint, appris grâce à une technique pavlovienne. L’activité principale de mes ancêtres se résumait à effectuer un parcours défini par leur Maître et à le divertir quand celui-ci le souhaitait. Je demande à Joël de quelle manière il a eu accès à ces informations. Il me répond qu’il les a tout simplement vécues. Né peu avant la fin du XXe siècle, il participe depuis l’âge de 63 ans à un programme de développement cognitif et voit sa vie se prolonger de manière significative grâce au remplacement de ses organes biologiques par des organes « non biologiques et non biodégradables ». Tous les autres candidats moururent de l’expérience, sauf lui. Techniquement, il aurait aujourd’hui 120 ans. Il prend son « manifeste », ou plutôt cet assemblage de blocs transparents, et se dirige vers le sous-sol. C’est également là que se trouve son intelligence artificielle. Je ne suis jamais allé dans ce lieu, mais comme aujourd’hui est un jour étrange, je me permets de suivre Joël. Ce lieu abrite une atmosphère à part, et semble disposé de manière à former un ensemble cohérent. Se profilent une toile, un micro, les anciens poumons de Joël lévitant au-dessus d’un vase rempli de formol, deux chaises, des panneaux de cuivre, des masques difformes et évidemment, l’intelligence artificielle. Il m’explique alors que cette « catastrophe » sera un effondrement technologique global et que le conflit inter-espèce s’intensifie. Un conflit ? Un effondrement ? A nouveau, ces mots ne m’évoquent rien. Joël me prend dans ses bras et murmure un « tout va bien se passer ». Il se tourne et semble se concerter avec l’intelligence artificielle. Leur relation semble avoir évolué dernièrement mais je ne saisis pas bien pourquoi. Je scanne la pièce dans laquelle je me trouve. Je n’avais pas remarqué qu’un gradin se trouvait là. Il pose le manifeste non loin de celui-ci, de façon à ce qu’il soit bien visible, et s’en va recharger ses poumons. Une onde me parvient de l’intelligence artificielle. Ça y est, j’ai compris. A l’aube de l’effondrement technologique global, mon extinction est inévitable. J’éprouve une indifférence nihiliste à mon propre sort. J’aurais dû écrire sur un bloc transparent car toutes mes données vont être effacées. La déconnexion est imminente.