Un crime impardonnable

Par Maxime Hoffmann

Une critique sur le spectacle :
La marquise d’O / Texte de Heinrich von Kleist / Mise en scène de Nathalie Sandoz / La Grange de Dorigny / du 14 au 17 mars 2019 / Plus d’infos

© Benjamin Visinand

La Marquise d’O… est l’histoire d’une jeune bourgeoise violentée durant la guerre et qui, pour sauver son honneur après avoir appris qu’elle était enceinte, souhaite retrouver son agresseur pour lui offrir sa main. Nathalie Sandoz adapte pour la scène la nouvelle de Heinrich von Kleist sur un ton comique entaché de tragique. Le choix de ne pas prendre parti sur le message contestable que véhicule la nouvelle laisse songeur.

Des flashs rythmés par une musique énergique et dissonante dévoilent, dans la pénombre, sept comédiens qui rampent sur le sol. Leurs mouvements torturés, parfois même désarticulés, produisent une danse qui incarne les souffrances des temps belliqueux. Le calme réinstauré laisse apparaître le tableau d’une famille détruite. Le décor est ravagé par les affres de la guerre. Les sept comédiens sont dispersés sur la scène, effondrés sur des éléments de décor ou sur le sol, comme sur un champ de bataille tapissé de charognes. Un passage de la nouvelle de Kleist est projeté sur une palissade. Après un temps, ils entreprennent de rétablir l’ordre du foyer. Ils se lèvent et rangent en donnant l’impression que rien ne s’est passé. Parmi les objets du décor se trouve un tableau brûlé et déchiré. Certains personnages refusent de le considérer comme tel et prétendent qu’ils lui trouveront une utilité. Leur famille est à l’image de ce tableau : brûlée et déchirée, mais ils ne daignent pas s’en rendre compte.

La mise en scène choisit de suivre la nouvelle de Kleist en projetant l’incipit du texte. Celui-ci résume l’intrigue, qui a priori devrait se dévoiler d’elle-même au long de la pièce. La Marquise d’O… attend un heureux événement, sans pour autant le savoir. Une fois que le médecin lui annonce que « la nature est en marche », elle s’étonne, elle n’a aucun souvenir du rapport. Elle décide alors de rechercher le père de son enfant en publiant une annonce dans les journaux. Lorsque le Comte F… se présente pour demander la main de la Marquise, une culpabilité transparaît dans son empressement, il éveille des soupçons chez le spectateur qui entrevoie en lui le père venu corriger son erreur. Ainsi commence la relation entre la Marquise et le Comte. Fille d’un patriarche riche et respecté, elle est un parangon de vertu, et elle semble incapable de transgresser les règles de bienséance que lui imposent son rang et la réputation de sa famille. Elle ignore que le Comte est celui qui a abusé d’elle. Les gestes de la comédienne trahissent les émotions du personnage, la Marquise tombe amoureuse de lui, sans pour autant céder à ses passions. Lui ne dévoile rien, il joue de son charme, de sa notoriété et de son argent, mais demeure emprunté devant elle à chacune de ses paroles. La mine basse comme un enfant effrayé par l’idée d’être grondé, il lorgne cette femme lorsqu’elle ne le regarde pas.

La mise en scène réussit à monter l’amour inavoué qui s’est si rapidement tissé entre les deux personnages. Ils se parlent peu, mais des corps parlent pour eux, deux autres comédiens se mettent à danser et symbolisent par leur gestuel des ébats amoureux. La mise en scène chorégraphique explore une part des relations humaines, en montrant ce que souvent le texte ne dit pas. La danse porte le signifié que les mots ne communiquent pas. Elle ajoute un réel signifiant à la pièce. Elle marque des pauses dans le déroulement de l’histoire : une scène de lettre à transmettre prend la forme d’une danse souple performée par les deux comédiens-danseurs. L’univers bourgeois dans lequel progresse la famille n’est pas le lieu des paroles légères, toutes sont soupesées avant d’être proférées. Les conversations ponctuées de « vous » polis et la froideur qui sépare les membres de la famille, malgré la situation difficile dans laquelle ils vivent, témoignent de la rigueur en vigueur chez les familles du XIXe siècle. Alors que la nouvelle de Kleist organisait des moments de cohésion à table autour d’un repas, la mise en scène remplace ces instants par une danse rigide et plus expressive : ils marchent au pas et dessinent un carré sur les planches, dénonçant ainsi leur droiture maniaque. Le décor massif et mobile accompagne l’état psychologique de la famille. D’abord sens dessus dessous, il se réorganise petit à petit au long du spectacle. C’est souvent le personnage de La Marquise qui déplace elle-même le décor. Forte et convaincue, elle est la seule à redresser le tort qui lui a été fait.

Chaque émotion ressentie, chaque rire volé durant la pièce sont entachés par le crime : le viol qui est ce sur quoi repose toute l’intrigue. La symbolique véhiculée par la nouvelle de Kleist, et par conséquent l’adaptation de Nathalie Sandoz qui ne s’en éloigne pas, dérange : cette résolution heureuse sous-estime l’importance du viol. La fin baignée dans la joie et la bonne humeur parachève les sentiments contradictoires : la danse macabre, jouée mineure, colorée de tragique, se résout par un artificiel accord majeur, feignant le comique, le final sonne faux. La Marquise d’O…, qui a entre temps appris qui était le père, épouse le Comte. Après un an, elle accepte de lui accorder son amour. La faute du Comte n’en serait donc plus une, il a racheté son écart. Certes, quelque chose à bien dû le pousser à s’abaisser jusqu’à agir de la sorte : tout chez lui montre un homme droit, soucieux de corriger son unique erreur. La mise en scène laisse entrevoir l’ambivalence de ce sombre personnage qui brille de son caractère oxymorique. En contradiction avec lui-même, il se trahit par instants, notamment à la fin quand retentit une musique aliénante : le regard d’Attilio Sandro Palese témoigne d’une part obscure étouffée en lui. Mais le choix d’adapter la nouvelle de Kleist sans mettre en cause la morale du pardon face au viol questionne.