Un rêve oxygéné

Par Lena Rossel

Une critique sur le spectacle :
…avec un U-Boot / Création de la compagnie You Should Meet My Cousins From Tchernobyl / Mise en scène de Christian Cordonier et Isumi Grichting / Petithéâtre de Sion / du 31 janvier au 10 février 2019 / Plus d’infos

© Michaël Abbet

Au cœur de la vieille ville, le Petithéâtre de Sion nous ouvre ses portes chaleureuses et nous invite à plonger dans le monde onirique et mélancolique d’Isumi Grichting et Christian Cordonier. Leur création commune est un ovni de malice et de silence, qui invite à rêver et à se retrouver dans la vie de ces deux singuliers personnages.

Ludmilla et Josh voyagent dans un sous-marin depuis dix-huit jours. Ils ont une mission obscure à effectuer, dont on ne sait rien de plus sinon qu’elle concerne une cargaison qu’il faudra décharger avec un bras mécanique défectueux dans « la fosse ». Le décor est petit et étouffant, à l’image de leur lieu de vie : des grilles surélevées occupent un quart de la scène disponible, chargées d’objets électroniques désuets. Vieux claviers d’ordinateurs, vieux écrans, boutons de toutes sortes, tuyauterie et même une petite chaise d’école constituent le tableau, le tout agrémenté de lumière parfois bleue, parfois verte.

C’est baignés dans cette ambiance old school et un peu cheap que les deux personnages s’ouvrent au public. D’abord sous la forme de leur expertise en sous-marin, puis révélant des sentiments plus profonds : angoisse des profondeurs, nostalgie du monde au-dessus, questionnement sur leur rôle. « On est ceux qu’on ne voit pas et qui balancent les explosifs au moment où les héros ont un temps de répit et se font des petits bisous », dénonce Josh. Les deux personnages, pourtant très experts sur le fonctionnement de leur sous-marin, apparaissent peu à peu comme des enfants. De simples mimiques les font rire aux éclats, leurs questions naïves font douter de leur capacités à réellement pouvoir contrôler un tel engin (« C’est le même mec qui a écrit Narnia et Le Seigneur des Anneaux ? ») – et pourtant, sous ces tribulations à l’apparence joyeuse se dissimulent une inquiétude et un mal-être profonds : la peur d’échouer et de rester coincés dans les profondeurs marines à jamais.

Les longs silences qui parsèment la pièce sont agrémentés d’une utilisation totale de l’espace et des objets. La parole est économisée, tout comme l’oxygène. En lieu et place de discours, on observe les visages des comédiens, qui tantôt sourient, tantôt se renferment, et la manipulation des bibelots devient un spectacle à part entière, fascinant de simplicité. Chaque petit geste est noté, significatif. L’ennui et le silence, personnages à part entière, s’invitent aux côtés des deux comédiens afin de faire ressortir plus fort encore leur sentiment de solitude et d’abandon. C’est dans une ambiance onirique, relevée par les lumières colorées et la légère fumée qui nimbe l’espace, que Josh et Ludmilla s’enfoncent vers une fin incertaine.

Seul objet salvateur à bord, des lunettes de réalité virtuelle, auxquelles les deux personnages s’abandonnent. C’est après s’être shootés aux guirlandes lumineuses et perdus dans la contemplation d’une fausse réalité qu’ils décident de remonter voir le soleil, avant d’entamer leur ultime descente dans la fosse.

La compagnie You Should Meet My Cousins From Tchernobyl nous offre ainsi une plongée dans la vie de deux êtres atypiques, qui se nourrissent de popcorns et de guimauves, ont des berlingots de thé froid accordés à la tenue de l’autre, et sont touchants de par leur différence et leur ressemblance. C’est avec une pointe de nostalgie et une envie de rêve que l’on ressort du spectacle, légèrement bouleversés par ces vies solitaires et émouvantes.