L’enfer du confort

Par Lena Rossel

Une critique sur le spectacle :
la résistance thermale / Texte de Ferdinand Schmalz / Traduction par Mathieu Bertholet / Mise en scène de Jean-Daniel Piguet / Théâtre Poche Gve / du 15 octobre au 16 décembre 2018 / Plus d’infos

© Samuel Rubio

Six comédiens, onze personnages, un lieu : la résistance thermale nous plonge dans une fiction à la saveur amère, une réflexion sur le capitalisme et l’industrialisation qui cherchent à s’approprier même les traditions les plus ancrées. Un combat solitaire, fougueux et comique dans sa vanité, présenté pour la première fois en français.

C’est d’une manière épurée que s’ouvre le spectacle. Un maître-nageur, qui observe le public depuis le haut de sa chaise de surveillance sur le côté de la scène, fait quelques moues puis descend pour parler de son métier et des bains dans lesquels il travaille. Tout vêtu de blanc, il se fond dans le décor, constitué d’une montagne de draps blancs au centre de la scène et de deux lampes de chaque côté. Le maître-nageur, incarné par Rebecca Balestra, est joueur : à l’aide d’un mégaphone, force gesticulations et regards appuyés, il entraîne le public dans son discours et ses questions, comme un maître d’école. Que viennent rechercher les « curistes » dans cet endroit ? Un endroit de calme et de ressourcement ? Oui. Un endroit où l’on peut fuir le bruit de la vie quotidienne : un havre de paix et de vapeur.

Les bains, en passe d’être rachetés par une grosse société de sodas, n’en ont plus pour longtemps avant d’être transformés en un espace wellness de luxe, répondant aux demandes du marché – devenant, de ce fait, inaccessibles au tout public, et perdant leur caractère médicinal. La pièce met en lumière plusieurs formes de résistance. Résistance mentale, d’abord : les corps se tendent et se plient ; une tentative de plongeon est un combat avec son propre corps. Les curistes n’y arrivent pas, ou plutôt ne veulent pas, et retournent à leurs éternelles complaintes et bains de vapeur. Résistance sociétale et environnementale, aussi : Hannes, le maître-nageur, se fait acteur et moteur d’une révolution qu’il mène seul : démis de ses fonctions, il tente tout pour empêcher ses thermes bien-aimés de glisser sous l’emprise d’un capitalisme égoïste, dont la représentante est une femme-sirène bleue aux manières robotiques. Un grand drapeau rouge surplombe la scène, l’état de siège est déclaré. Ce sont alors les bains thermaux eux-mêmes qui se rebellent : inondant tout, l’eau jaillit des sources et étouffe toute forme de rébellion et de tentative de vente. Comme dotés d’une volonté propre, ils rendent à l’endroit son statut originel : ainsi, rien ne change vraiment.

Chaque comédien, hormis Rebecca Balestra, incarne deux personnages : un curiste-choriste et un employé des bains thermaux. Les comédiens vont et viennent sur le plateau : tantôt ils émergent de passages creusés sous la montagne de draps (donnant un aspect « boulevard » à certaines scènes), tantôt ils l’escaladent et se promènent dans les hauteurs, sous les projecteurs ; ils se vêtent et se dévêtent pour dévoiler les différentes tensions qui animent leurs personnages, les résonances de l’un à l’autre. Le chœur des curistes, d’abord éclaté, s’unifie peu à peu pour par ne parler que d’une seule et même voix, ses multiples personnages ne devenant qu’un : une manière, pour l’auteur, d’évoquer la culture de masse qui prend de plus en plus d’ampleur aujourd’hui. La pièce évolue dans une ambiance moite, chaude, le public occupant physiquement la place des baigneurs dans le grand bassin. Témoin non dissimulé de l’action, il rit de bon cœur aux mouvements extravagants du second maître nageur, à la timidité du masseur, aux excès de l’administratrice, à l’intérêt un peu trop marqué pour le soufre qui anime le géologue… Le rythme des répliques fait de chaque scène une joute verbale, et le jeu sur plusieurs registres (familier, formel, poétique, …) et plusieurs types de débits (monotone, lent, rapide…) crée un humour unique et subtil, qui rend aussi les personnages réalistes. Des moments de poésie immergent également le public dans la douceur des eaux thermales, et ce, y compris lors du dernier retournement de situation, dans lequel le personnage le moins touchant jusque là trouve une part d’humanité. La lumière bleue et blanche qui nimbe la scène évoque tour à tour une ambiance stérilisée de bains thermaux et une atmosphère sous-marine. La cure y apparaît comme un lieu de révolution naissante : « Cette cure pourrait être aussi une possibilité, être une fente, pour dedans se ressaisir, créer un nouveau commencement dehors » affirme Hannes.

La cure comme endroit calme et raisonnable, mais coupé du monde extérieur : une parfaite métaphore de la Suisse, et peut-être même de l’Europe qui se « suissise » peu à peu, selon Ferdinand Schmalz. A travers cette pièce, il nous présente une image du monde tel qu’il est aujourd’hui, ou en passe de devenir. La forme du chœur, qui rappelle la tragédie grecque, montre la « masse » monter au front et exprimer son désaccord – une image du monde actuel, où les populations se rassemblent de plus en plus souvent pour manifester. Cette résurgence du chœur est caractéristique de certaines mises en scène contemporaines, dont celles de Mathieu Bertholet lui-même qui, dans Luxe, calme, créé au printemps 2018, avait notamment créé un chœur de pensionnaires d’un hôtel de luxe dans les Alpes suisses, dans un contexte d’ailleurs en partie similaire aux bains de la résistance thermale.

Le fil narratif simple de la pièce mène droit au but sans égarement. C’est une mise en garde, également : après l’industrialisation des thermes, au tour des théâtres, affirme Hannes (ainsi que Schmalz). Un jeu subtil, un humour grinçant, une mise en scène habile : la résistance thermale s’impose comme une pièce contemporaine et accessible, qui fait réfléchir avec humour aux maux de notre société. Et si vous y venez en tenue de bain dimanche, l’entrée sera gratuite.