Variations autour d’un même conte

Par Amalia Dévaud

Une critique sur le spectacle :
Les 4 chaperons rouges / De Joël Pommerat, Lucie Rausis, Cédric Simon, Maude Lançon et Ludovic Chazaud / Théâtre du Loup / du 22 mai au 2 juin 2018 / Plus d’infos

© DR

La figure du loup est plus que jamais d’actualité à l’occasion des quarante ans du théâtre du même nom. Le dramaturge Joël Pommerat, signe ici une adaptation du Petit chaperon rouge : un hommage rendu au premier spectacle de la Compagnie, monté en 1978, autour des contes de Grimm. C’est avec la particularité d’une mise en scène à quatre voix que la troupe ouvre les portes du conte de notre enfance.

L’atmosphère est chaleureuse dans ce théâtre du bord de l’eau, les familles y affluant par grappes sous les éclats de rire de leur progéniture. Dans la salle, la scénographie semble calquée sur celle d’un dessin d’enfant : quelques arbres et un parterre de feuilles rousses pour représenter la forêt, un cube pour la maison du petit Chaperon rouge. Le dispositif scénique est simple et efficace, donnant à voir les invariants du conte de Perrault et des Frères Grimm. Ici, l’auteur a choisi de travailler sur la seconde version du conte, celle des écrivains du XIXe siècle, qui laisse la vie sauve au petit Chaperon rouge et à sa grand-mère, grâce à la curiosité d’un chasseur. Cédric Simon, l’un des metteurs en scène, défend le choix de cette simplicité esthétique à l’aune du défi que s’est lancé la Compagnie : monter un spectacle à quatre voix, à partir d’un même concept scénographique. Il précise que chaque metteur en scène a, suivant le modèle du cadavre exquis, « commencé par développer des univers singuliers pour chaque équipe, sans se consulter les unes les autres, et ce aussi longtemps qu’il était possible », la réunification de leur travail se concentrant – en fin de processus – autour des transitions.

Quatre variations autour d’un même conte : sur le papier, le projet promet d’apporter de l’originalité à cette histoire mille fois (trop) connue. La promesse d’originalité, qu’elle soit textuelle ou scénique, se retrouve dans le titre même du spectacle, Les 4 chaperons rouges. Pourtant, il apparaît que le texte suit (trop) fidèlement l’action du conte, annulant, de ce point de vue, tout effet de surprise chez le spectateur. L’originalité du texte réside moins dans son intrigue que dans sa tonalité, Pommerat ayant utilisé le ressort de l’humour : rappelons-le, l’histoire du Petit Chaperon rouge n’est initialement pas destinée à faire rire mais à faire peur, dans une visée moralisatrice. Le second degré du texte permet au spectateur de faire un pas de côté, d’observer le conte avec une distance aussi salutaire qu’une bouffée d’oxygène. Ses effets comiques résultent notamment de la création de narrateurs omniscients qui, au sein d’un espace théâtral unifié, mêlent plusieurs registres de langue, et s’adressent à la fois aux spectateurs et aux personnages de la fable. Tout comme les spectateurs, les narrateurs connaissent les principaux fils dramatiques du conte et la destinée des personnages. À ce mélange des registres et des espaces s’ajoute le jeu des comédiens, volontairement complices avec la salle et répondant au second degré textuel. Les mises en scène participent à cette monstration des ressorts comiques du spectacle en déconstruisant les personnages (le loup de la seconde variation est symbolisé par deux spots jaunes, poussés par un comédien, et interprété par la voix d’un second comédien, apparaissant sur scène avec un micro).

Plus subtil, en filigrane du spectacle, est le traitement réservé à la musique. Cette dernière se révèle être pensée sur le modèle de la variation musicale : chaque mise en scène – ou variation scénique – repose sur un thème différent, joué en live par le musicien Simon Aeschlimann. Installé dans un coin de la scène, il soutient l’ensemble du dispositif sonore de la pièce, jouant aussi bien de la guitare que du synthétiseur, avant de se tourner vers son ordinateur pour oser des sons plus électroniques.

À cette multiplicité des genres et des instruments répond, en dernier lieu, la distribution des comédiens. Pour chaque nouvelle mise en scène, le spectacle se dote de nouveaux comédiens, incarnant à leur tour les personnages de la fable. Ces changements fonctionnent par la fluidité de leurs transitions et ne perdent jamais le spectateur dans sa lecture cartographique de la scène et de l’action. L’apport de cette diversité reflète, par ailleurs, la particularité de la Compagnie du Loup : celle d’être transgénérationnelle. C’est avec le souvenir de cette alchimie entre enfants et adultes que les spectateurs quittent le théâtre, préférant retenir la qualité du jeu des comédiens que les différentes mises en scène, frôlant, par moments, l’exercice théâtral.