Duplicité de la passion

Par Pierre-Paul Bianchi

Une critique sur le spectacle :
Lisbeths / De Fabrice Melquiot / Concept et adaptation de Valentin Rossier / Théâtre du Grütli / du 1er au 20 mai 2018 / Plus d’infos

© Carole Parodi

Lisbeths raconte une rencontre passionnelle, mais sur la scène les corps des acteurs sont maintenus à distance et ne se touchent pas ; les voix, au contraire, ouvrent un espace d’intimité : les personnages s’y révèlent, dans un immense mouvement de sensualité. Une subtile étrangeté traverse leur récit, comme une inquiétude de voir l’amour chuter : sur un texte de Fabrice Melquiot, le spectacle de Valentin Rossier inscrit dans la douceur l’ombre de la tristesse. La rencontre des amants se colore d’une incertitude, dans laquelle le spectateur est happé.

Dans une ambiance douce-amère, nous assistons à une mise à nu. Sur le plateau, tout est noir. Il n’y a rien. Seulement un dispositif : deux micros sur pieds face au public, que rejoignent Lisbeth (Marie Druc) à la chevelure rousse, et Pietr (Valentin Rossier), chevelure « entre et entre », indéterminée. Deux mètres cinquante les séparent : ils sont à distance, jamais ne se rapprocheront pendant toute la durée du spectacle. Invariablement sédentaires, les corps bougent mais n’iront pas toucher l’autre. Ils n’ont que leur propre corps, et leur micro, chacun circonscrit dans sa solitude physique. Ils vivent et revivent pourtant l’histoire d’une passion.

Le texte de Fabrice Melquiot – actuel directeur du Théâtre Am Stram Gram à Genève – juxtapose jusqu’à la confusion le dialogue et le récit, le monologue intérieur et la didascalie ; le texte, qui raconte sans montrer, nous apprend les prémices de la rencontre : « ça n’était pas spectaculaire », deux inconnus sur une terrasse et le hasard. Et chacun se raconte à soi, à l’autre – et au public, car tout est dit. L’usage des micros, dans lesquels ils parlent de tout près, participe de ce qui se ressent comme un dévoilement de l’intime. Les micros rendent audibles le souffle et les mouvements du corps qui le portent : grâce au micro, nous sommes proches d’eux aussi.

Dans le public, nous sourions de la candeur de leur propos : les discussions sont timides, maladroites comme peuvent l’être celles des flirts adolescents, jusqu’à en devenir cocasses. Mais cette maladresse nous laisse suspecter quelque chose d’une inquiétude – malgré l’humour. Pietr dit : « merci pour le coup de foudre », et le coup de foudre parait déjà condamné, comme une sorte de coup de foudre de l’après, du trop tard. Le texte fait image et ouvre sous nos yeux des chambres d’hôtels, des trains. Le monde offert, celui de la relation entre les deux personnages, est fait de huis-clos et de lieux de passages. La fuite se fait constitutive de leur lien et la tentation est grande de l’interpréter comme un signe annonciateur du fatum qui parait étrangement peser. Le rythme de la pièce se fait pourtant rassurant : conjointement produit par le jeu des lumières (tour à tour intenses et tamisées), le volume des voix, les mouvements des corps, il s’accélère et grimpe vers l’urgence. Cette urgence est celle de la passion et se manifeste dans le texte qui de plus en plus se vit sur scène avec sensualité, s’agrippe au corps, s’excite littéralement. Les deux personnages maintiennent la distance, aucun des deux ne s’éloigne du micro fixé au sol, mais le désir s’exprime, irrépressible, dans des halètements érotiques par lesquels la passion est étayée, réassurée. Les corps, raides et appuyés sur les micros, sont désormais piétinants, déséquilibrés. Ils commencent des va-et-vient. On se persuade que le désir manifesté donnera lieu à la connaissance intime de l’autre. Mais à l’explicite de ces excitations, tandis que le texte narre l’accomplissement de l’acte sexuel, survit, plus en sous-terrain, une légère inquiétude, un malaise diffus : on soupçonne qu’ils se méconnaissent.

La musique est constante, douce la plupart du temps, planante. Elle finit par devenir lancinante. Les quelques silences qui la ponctuent font l’effet d’un manque, que seuls comblent des bruits parasites. La musique se répète, toujours la même mais jamais tout à fait, faisant écho à ce qui semble être vécu. L’inquiétude se confirme lorsque Pietr, au moment de rejoindre Lisbeth, ne la reconnaît plus. Le même n’est plus vécu comme tel, il se décale insensiblement, irrationnellement. Les certitudes sont émoussées, mises en danger. De cette inquiétante étrangeté naît le sentiment que la connaissance de l’autre ne pourra se sceller.

L’opposition parfois presque trop évidente entre les deux personnalités peut, ponctuellement, donner une impression de stéréotype : elle sourit avec énergie, regarde le public avec bienveillance, dans une sorte d’ivresse de l’amour presque surjouée, qui tranche avec la nonchalance qu’il manifeste de son côté. Elle est légère et lui semble vivre dans la pesanteur. Mais, au-delà, le texte de Fabrice Melquiot et la mise en scène de Valentin Rossier entremêlent finement l’expression des manifestations sincères d’amour et les traces d’inquiétude. L’expérience est liminaire : en funambules, la légèreté et l’étrangeté se côtoient de près sur un même seuil. L’équilibre sonne juste.