Fenêtre sur rue

Par Thomas Flahaut

Une critique sur le texte de la pièce:
Lettre au dealer de ma rue / De Julie Gilbert / Pièce créée en mars 2017 / Plus d’infos

Julie Gilbert (© Le Duck)

Julie Gilbert (© Le Duck)

Dans Lettre au dealer de ma rue, Julie Gilbert s’adresse aux dealers africains qui se relaient en bas de son immeuble et tente d’ausculter, par les moyens du monologue, son regard d’Occidentale.

Dans Lettre au dealer de ma rue, un « je » s’adresse à un « tu ». « Je » est une femme occidentale. Elle s’adresse à un dealer, un homme noir, dont elle ne sait pas s’il est « toujours le même ou un autre ». Au bas de son immeuble, les dealers se relaient, veillent sur la rue. La femme s’adresse à cette présence indéfinie, multiple. Le « je » se dessine en interrogeant, en imaginant l’autre mais ne l’approche jamais, ne lui donne pas la parole. Dans ce dispositif centré autour de l’adresse, par ce choix de mettre en scène des personnages d’étrangers, de dealers, Koltès semble planer au dessus du texte. Mais à la proximité entre le dealer et le client de Dans la solitude des champs de coton, répond la distance avec laquelle Julie Gilbert traite la situation. Et dans cette distance maintenue avec la figure du dealer se joue pour la femme qui parle quelque chose de politique. Elle explore ce qui la sépare de cet homme, ne se ménage pas en interrogeant son regard d’occidentale, éduqué à ne pas voir, ne pas reconnaître un homme comme celui qui est en bas de chez elle.

Cinq ans après Outrage ordinaire, Julie Gilbert s’empare à nouveau du thème de la migration, utilise le théâtre pour interroger le sort réservé aux étrangers dans nos sociétés. Le monologue ne s’étend pas sur plus d’une centaine de vers. Très courts, ils se succèdent rapidement, jouant sur les phénomènes de répétition, comme si la pensée, la parole s’élaborait sous nos yeux. En ces quelques pages, le monologue passe de l’étonnement face à la situation du quartier des Pâquis, à Genève, où enfants et dealers partagent le même espace — la cour d’école —, à l’évocation d’une forme d’utopie. L’Occidentale et le dealer qui représente tous les dealers, qui a été élu par eux, se rencontrent lors d’une assemblée de quartier. L’objet de cette réunion est l’installation de caméras de vidéo-surveillance. Pour contrer l’obsession sécuritaire de la municipalité, une alliance se crée entre résidents et dealers. Une alliance a priori improbable. La justesse politique de cet évènement au centre du monologue prend à contrepied la tendance de notre époque. Accorder aux immigrés clandestins une capacité à s’exprimer sur la vie de la communauté, les règles qui la régissent, son devenir, leur donner le droit de faire de la politique, c’est leur donner la plus élémentaire des dignités.

Dans Lettre au dealer de ma rue, Julie Gilbert mène ainsi une recherche poétique et politique dans laquelle la forme monologuée est utilisée afin de s’adresser au monde, tenter de dénoncer le cours des choses et d’appeler à inventer de nouvelles façon de nous organiser collectivement. Le monologue est ici une forme d’adresse très directe, à l’instar des dazibaos de la Chine communiste, ces affiches dénonçant hommes et pratiques qui recouvraient tous les murs durant la révolution culturelle. Les figures de la monologueuse et de l’auteure tendent à se confondre, si bien que l’on pourrait se demander si ce texte, plutôt modéré, plutôt sage, n’a pas d’abord été rêvé plus offensif par son auteure, plus proche, peut-être, d’une tradition théâtrale perdue, désuète, celle de l’agit prop, dont elle emprunte un certain imaginaire contestataire.