Quand Shakespeare se danse

Par Coralie Gil

Une critique sur le spectacle :
Roméo et Juliette / De William Shakespeare / Mise en scène d’Omar Porras / TKM / du 19 septembre au 8 octobre 2017 / Plus d’infos

© MARIO DEL CURTO

La troupe d’acteurs japonais du Shizuoka Performing Art Center (dit SPAC) collabore avec le Teatro Malandro et offre un spectacle où les danses cadencent la poésie shakespearienne. Se mêlent alors l’Orient et l’Occident. Et la magie opère.

Juliette danse avec son couteau. Chacun de ses mouvements tient le spectateur en haleine. Attentif, comme si la fin macabre de l’histoire n’avait jamais été dévoilée avant ce moment. Une danse de l’instant qui précède la mort. De la peur et de l’hésitation faisant place à cette résignation, ce courage porté par l’amour. Juliette ne s’empoisonne pas comme son Roméo, elle se fait hara-kiri, elle pulvérise toutes les normes sociales liées à sa condition de femme. Elle refuse les lois de son père et le mariage forcé avec Pâris. Seul l’amour donne du sens. Et l’amour n’est plus. Elle tombe alors, aux côtés de Roméo. Et des pétales de roses rouges se mettent à pleuvoir, valsant à leur tour, seul linceul à recouvrir les deux amants.

C’est un bal millimétré que propose Omar Porras dans cette reprise du spectacle Roméo et Juliette créé au Japon en 2012. Un bal dans lequel se mêlent les chorégraphies des rixes à l’épée aux allures de combats de samouraïs et les danses des deux amants, de leur rencontre à leur mort. Un ballet où se meuvent les acteurs, les lumières et le décor.

Seul élément immobile : une imposante installation de portiques en bois massif par laquelle entrent et sortent les comédiens. Elle évoque les portails des temples traditionnels japonais. Une frontière entre le réel et la fiction, le comédien et le personnage, le monde « réel » et le lieu sacré du théâtre. Car Omar Porras fait aussi danser les symboles. Le personnage de Juliette, toute de blanc vêtue au début de la pièce, se couvre peu à peu de rouge après sa rencontre avec Roméo. Sa première apparition est une ombre derrière un paravent (blanc lui aussi) qui deviendra par la suite la fameuse fenêtre, la porte vers le monde extérieur, vers Roméo. Chaque objet semble doté d’une signification, rendant le spectateur à l’écoute du moindre indice. Une quête, en somme, dans un monde où les légendes japonaises côtoient les traditions occidentales.

Le mélange de comédiens japonais et francophones est en soi lui aussi symbolique : seul Pâris et Frère Laurent sont interprétés par des acteurs de la troupe du Teatro Malandro, provoquant un effet d’étrangeté comique, quand l’un ou l’autre se met à ne plus parler dans sa langue natale. Le personnage de Pâris (joué par Yves Adam du Teatro Malandro) qui parle en « françois » (ce qui contraste avec la quasi-totalité du reste du spectacle, joué en japonais) a même des allures de personnage moliéresque, un Pâris bourgeois-gentilhomme qui se trémousse dans un milieu où il est l’étranger et où il apparaît comme décalé, voire ridicule au spectateur. Les aspects comiques du texte ressurgissent aussi chez le personnage de la nourrice. Elle devient, dans la mise en scène de Porras, un personnage clownesque et parvient même le temps de quelques instants à faire oublier au spectateur la fin connue et tragique de la pièce..

Le SPAC et le Teatro Malandro s’allient et font en sorte que le drame, la poésie et l’humour se croisent et s’entrechoquent. Les deux troupes coordonnent leurs pas. Et danses, théâtres, époques et pays fusionnent.