Satire galactique

Par Josefa Terribilini

Quitter la terre / Par la compagnie SNAUT / Texte et mise en scène Joël Maillard / Arsenic / Du 6 au 11 juin 2017 / Plus d’infos

© Jeanne Quattropani

À la fois conférence flegmatique et drame science-fictionnel, Quitter la terre mélange les genres pour ébaucher un portrait de l’être humain risiblement touchant. Avec une nonchalance clownesque, Joël (Maillard) et Joëlle (Fontannaz) plongent dans l’imaginaire d’un vieux carton et en ressortent une question : expédiés en orbite dans une capsule spatiale, comment survivraient des hommes condamnés à vivre ensemble ?

Cela commence comme un colloque. Sur le plateau, un écran et un rétroprojecteur, une table bleue et deux intervenants. Elle en rose, lui en turquoise. Dans la lumière chaude de la salle, ils nous présentent un carton trouvé dans une cave, rempli de carnets de cuir noir. D’abord, on ne comprend pas. À qui étaient-ils, de quand datent-ils ? Du futur, semblerait-il. D’un futur post-apocalyptique imaginé par un génie inconnu croyant avoir trouvé le moyen « d’infléchir la tendance de l’Homme à bousiller son monde ». Sa solution est élémentaire : déclencher un cataclysme sur la terre, puis la repeupler. Mais son procédé, quant lui, est un peu plus compliqué…

Avant tout, se projeter dans le futur. Imaginer qu’il faille quitter la terre. À cause d’une baisse drastique de la fertilité, par exemple. Ensuite, élaborer des réserves à survivants (dans notre cas, des stations cylindriques de 500 lits chacune avec jardin intérieur, crayons et papier, bibliothèques vides, sans fenêtre ni tampons). Et puis, sélectionner les survivants. Puisqu’ils doivent vivre ensemble, ils doivent pouvoir s’entendre. Instaurer alors une amnésie générale. Pas de trait de caractère particulier, pas d’ambition, de carrière ou de religion. Seulement une masse. Enfin, ajouter de la musique pour calmer les esprits.

Telles sont donc les données de la grande expérience de pensée de cette pièce multiforme qui se module au fil des étapes. Sur fond de musique électronique, la vie dans la capsule se matérialise sur la scène par des artifices ingénieux : une projection sur l’écran du fond, elle derrière le tulle et lui devant, et la salle de conférence laisse place au grand hall du vaisseau. Les lumières baissent, un micro résonne et, soudain, le comédien voûté devant son schéma nous embarque avec lui dans le tunnel de la capsule. Entre deux diapos de PowerPoint, nous voilà ainsi ballottés dans ce monde de la médiocrité aseptisée, qui ne le restera pourtant pas bien longtemps.

Très vite, des questions concrètes. Que faire des corps des morts qui jonchent le sol de la station ? Où copule-t-on sans cloisons ? Comment faire caca en open space ? Peu à peu, ce qui avait commencé comme une hypothèse scientifique délirante voit ses spationautes s’autonomiser. Heureusement (ou malheureusement ?), les tendances de l’Homme semblent refaire surface. De même qu’on réussit à « insulter son ex au téléphone dans un train bondé » sans gêne, les survivants de Quitter la terre s’adonnent rapidement à des séances de fornication collective. Et quand arrive la première agression, le besoin d’établir un système judiciaire s’impose de lui-même. Politique, littérature, dessins. Danse : elle se jette dans ses bras, il la laisse tomber et elle aussi, elle se laisse tomber. Elle se relève. Elle se jette dans ses bras, il la laisse tomber et elle aussi, elle se laisse tomber. Elle se relève… Génération après génération, le microcosme se recrée une mémoire et redevient société. Irrépressiblement, ses habitants se rapprochent de leurs ancêtres terriens, disparus depuis longtemps lorsque les stations regagneront enfin la planète. Alors, entre deux rires et deux rêveries, on est amenés à se demander : éradiquer les hommes et tout recommencer, est-ce que ça changerait quelque chose ?