La philosophie dans l’assiette

Par Thomas Cordova

Les luttes intestines / Conception et mise en scène de Adrien Barazzone / Théâtre du Loup / du 29 avril au 14 mai 2017 / Plus d’infos

©Théâtre du Loup

Etre ou ne pas être… en train de digérer ? Et Hamlet, l’œil torve, bras tendu, de lorgner non plus une tête de mort mais une belle assiette de porcelaine bleu turquoise – vide. Voilà peut-être ce que devrait être l’étiquette de la dramaturgie aujourd’hui. Et le bouleversement épistémologique ne s’arrête pas là. Au vu des récentes découvertes scientifiques, le cogito même est à refaire et la question posée : je mange donc je suis ?

Le sujet ? La science et ses découvertes quant à l’influence du microbiote intestinal sur nos comportements cognitifs. Oui, aussi simplement que ça, car vous n’êtes certainement pas sans le savoir, les micro-organismes vivant dans notre appareil digestif influencent nos comportements, nos humeurs, nos désirs, etc. A quelle échelle ? Mystère. Mais la configuration théorique autour de laquelle était pensé l’homme est bel et bien à redessiner. Sommes-nous véritablement les maîtres à la maison ? Ou sommes-nous réduits à n’être qu’un vulgaire véhicule uberisé au service de petits organismes qui nous dépassent ? Voilà en quelques mots les enjeux auxquels s’attaque avec intelligence et humour Adrien Barazzone.

Quand l’art empiète sur les plates-bandes de la science. C’est ce sur quoi la pièce va travailler : cet éternel débat entre Apollon et Dionysos, entre la science et l’art, ici entre la tête et le ventre. La mise en scène joue sur des codes que nous connaissons bien : sorte de plateau télé, débat agencé par un médiateur-présentateur et présence d’invités-chroniqueurs venus alimenter la conversation. Ici, des scientifiques spécialisés chacun dans un domaine particulier, un psychiatre et une artiste. Tous se retrouvent autour d’une table ronde et tentent de réfléchir à l’importance de cette découverte scientifique et à la pertinence d’une performance artistique inspirée de cette révolution copernicienne intestinale. Qui de l’art ou de la science est en droit d’établir la connaissance ?

Eternel débat, donc, mais représenté ici avec un savant décalage humoristique qui en permet une saine relecture, légère et digeste. Les personnages sont interprétés de façon caricaturale, nourris par un discours qui, sans surprise lorsqu’il touche aux intestins, gravite inconditionnellement autour d’un lexique que Freud, sans sourciller, situerait dans la phase « touche-kiki ». Cela dit, sans jamais tomber dans le trop gras ou le trop lourd, écueil dans lequel ce type de discours tombe généralement assez facilement – pas sous la plume de Barazzone. Sans oublier le travail des acteurs, qui portent leur personnage décalé avec beaucoup d’énergie et véhiculent facilement une hilarité contagieuse.

Manger ou penser, penser et manger… Pour être homme, il est certainement judicieux de faire les deux mais il est possible de faire l’un sans l’autre dans un seul ordre uniquement. Enfin, dans tous les cas, pensez à manger, mais pas trop.