Convaincre par l’art

Par Marek Chojecki

L’écharde / Écrit par Amina Gudzevic / Par la compagnie Avant-Garde / Mise en scène Amina Gudzevic et Marion Werlyi / Festival Fécule 2017 / 1er mai 2017 / Plus d’infos

© Unil

Un attentat ! Et il a eu lieu ici, près de chez nous ! L’écharde touche des problématiques actuelles liées aux médias, à la différence entre l’information et la vérité, à la médiatisation des attentats terroristes ou encore à l’éthique journalistique. Des sujets complexes et osés sous la plume d’Amina Gudzevic, étudiante à l’Université de Lausanne, présentés par la troupe non-professionnelle Avant-Garde pour le Festival des cultures universitaires, le Fécule.

On suit Simon (Hadrien Praz), un journaliste sans grand succès qui en ce jour a été choisi pour couvrir le récent attentat terroriste. Pour lui, c’est une grande opportunité, une occasion de devenir le reporter qu’il a toujours rêvé d’être. Son enthousiasme est confronté à la retenue de sa femme Constance (Fiona Lamon) qui voit dans cet évènement uniquement l’horreur et la souffrance des victimes et leurs familles. Sous la pression de son chef Marc (Thibault Hugentobler), Simon ne laisse aucune place au doute et doit trouver une personne rescapée du drame pour une interview. Après des recherches infructueuses, il trouve finalement Lola (Orlane Volckaert), une ancienne amie de Constance. Cette actrice orpheline au passé compliqué a réussi à échapper au drame, mais elle ne souhaite pas confier à Simon son expérience traumatisante, ne voyant pas l’utilité de partager la souffrance qu’elle ressent. De plus, les mots ne suffisent plus pour s’exprimer dans ces cas extrêmes. Pourtant ils arrivent à trouver un langage commun à travers les arts et une performance artistique réalisée sous nos yeux. Une expérience qui transforme Simon : le jeune homme décide d’abandonner son article, un geste qu’il se doit de faire en tant que journaliste.

Cette histoire, qui suit l’évolution du regard de Simon sur l’attentat et sur son métier de journaliste, donne lieu à une mise en scène redoutablement efficace qui lui donne une grande résonance. Avec seulement quatre simples panneaux de tissu blanc, divers espaces sont créés. On passe régulièrement de la maison de Simon et Constance au bureau de Marc ou encore au Conservatoire de Lola, pourtant chaque lieu est instantanément identifiable : une esthétique minimaliste qui donne un charme et une efficacité particulière à ce décor. Les transitions sont rapides et entièrement maitrisées ; dans une lumière tamisée, les acteurs changent l’emplacement des panneaux accompagnés de la musique des Black Sabbath, des Stoned Jesus ou des Egocentrics. On peut seulement regretter que certaines scènes soient si courtes : elles s’enchaînent parfois très rapidement. Il faut aussi souligner le jeu des lumières et les ombres des acteurs subtilement projetées sur les panneaux.

La performance-témoignage, cette tentative d’exprimer le drame vécu, est au cœur de L’écharde. Avec les quatre panneaux placés au centre, un jeu d’ombres chinoises est créé par Orlane Volckaert qui prend différentes poses de corps terrifiés, recroquevillés et souffrants, tandis que Hadrien Praz, avec des bombes de peinture, esquisse les silhouettes, puis finalement les traces avec la peinture rouge. En dernier lieu sont dessinés deux yeux qui observent toutes ces silhouettes. Des images très fortes qui, en effet, se suffisent à elles-mêmes, soutenues par une musique omniprésente qui s’intensifie. On ne peut que regretter ici encore que tout se passe si vite et avec empressement : on a à peine le temps de contempler, alors que c’est si beau à voir…

La surprise est cependant à venir, puisqu’après cette performance, toutes les scènes changent drastiquement d’intensité. Et pour cause : les mêmes panneaux portant maintenant ces silhouettes tracées et ces yeux sont réutilisés comme auparavant pour créer les espaces scéniques. Ils semblent dès lors prendre vie et regarder les acteurs en créant un environnement très oppressant. Une transformation du décor qui va de pair avec la transformation de Simon.

Parmi toutes ces bonnes surprises, on peut toutefois reprocher à l’écriture d’Amina Gudzevic une dimension trop académique, qui souhaite mettre en avant de manière démonstrative des arguments et des exemples. La confrontation entre Simon et son chef Marc est significative : Simon, dans son argumentation, fait référence au tableau « Guernica » de Picasso, en montrant les panneaux. Ces derniers, jusque-là perçus comme une création unique et spécifique, ces silhouettes créées par Lola et Simon qui se suffisent à elles-mêmes, sont tout à coup censées représenter quelque chose d’autre, de beaucoup plus grand et distant. On voit l’intérêt d’un lien avec Guernica, mais en faire avec insistance l’aboutissement explicite de la performance ne laisse plus de place à l’interprétation, au doute et aux questionnements qui laisseraient le spectateur avec ses propres réflexions. En procédant ainsi, le spectacle ne se donne pas la possibilité de développer une vision véritablement originale sur le sujet. D’ailleurs, cherche-t-on vraiment a être convaincus, lorsqu’on va au théâtre ?

Saluons malgré tout dans le travail d’Amina Gudzevic et Marion Werlyi l’audace de s’attaquer aux sujets actuels frontalement et sans détour. Certainement à suivre pour leurs prochaines créations !