Ecume

Par Valmir Rexhepi

Une critique du spectacle

Il le faut. Je le veux. / de Valerio Scamuffa / Cie LaScam / Arsenic / du 31 janvier 2017 au 04 février 2017 / Plus d’infos

© Dorothée Thébert Filiger

Valério Scamuffa nous invite dans une réflexion sur la quête du bonheur et l’absurdité de cette quête. On entre doucement, et puis, comme pour souligner l’instabilité de la réflexion, on se perd. Peut-être trop ?

Il y a eu ce moment où j’étais égaré, l’étrange sentiment de perdre pied sur un sol pourtant bien dur. J’étais là, spectateurs parmi les miens, attentif, silencieux, le cerveau prêt à tisser les liens, les yeux parés pour saisir les événements, les oreilles toutes dirigées vers la scène. Et puis tout d’un coup, je me retrouvai groggy, comme pris en traître par une ivresse fourbe, les mots, les images, ce qui se jouait devant moi me résistaient, d’un coup m’étaient imperméables comme si une vitre en plexiglas était soudain tombée devant moi.

Cela avait commencé par une forme de rêve, un espace onirique figuré par un sol en damier au centre duquel, sous une colonne de lumière, reposait sur un coussin fleuri une pierre endormie. Il y avait de la fumée, comme une écume qui léchait le sol et de laquelle naissait un corps, un crabe, un homme ou une femme, un humain. J’étais porté par les sons qui passaient d’une douceur méditative à un entrain martial. J’avançais sans trop savoir vers quoi, cela m’importait peu.

Et puis le rêve se lève et fait place à deux personnages aux vêtements fleuris qui parlent et tournent en rond. Quelque chose qui, comme la feuille de salle l’indiquait, tient d’un questionnement ontologique. Le jeu est maîtrisé par les deux acteurs ; parfois un rire de connivence avec les spectateurs ; un discours sur la recherche du bonheur qui se donne d’abord par la discussion puis par une forme de conférence. On avance, au sol le rythme du damier se casse en son centre par le pivotement d’une série de carrés noirs et blancs ; plus tard c’est la pierre qui se scinde. C’est l’histoire de notre cerveau gauche et de notre cerveau droit, de notre dualité, d’une unité à retrouver, et puis…

Le spectateur que je suis est comme écarté du spectacle qu’il voit. Catharsis ? Sur le mode de cette question du bonheur qui ne peut rationnellement trouver de réponse mais qui se déploie dans l’abandon, les spectateurs doivent-ils aussi s’abandonner et ne plus chercher à faire sens ? Peut-être. Cette création de Valério Scamuffa interroge tant par sa mise en scène que par le thème qu’elle aborde. La quête du bonheur semble indicible et tourne en rond comme les protagonistes ; les mots manquent, les corps s’expriment, on entre dans une dimension performative. Je perds pied et n’accède plus à ce qui se donne devant, je n’arrive plus à faire du sens. Ou du moins, il me reste l’étrange sentiment que ça fait sens pour les deux personnages, qui finalement, chacun enroulé dans du tissu argenté, déclament, monotones, des propositions aux accents christiques. Comme l’écume qui lèche les pieds, le spectacle laisse l’impression étrange de s’être baigné et d’être pourtant sec.