Différentes langues pour une même voix

Par Joanne Vaudroz

Empire /de Milo Rau /Théâtre de Vidy (Lausanne)/ du 5au 8 octobre 2016 / Plus d’infos

©Marc Stephan

©Marc Stephan

La dernière pièce du metteur en scène alémanique Milo Rau, dont on qualifie volontiers la production de théâtre documentaire, clôt la trilogie initiée en 2014 par The Civil Wars et poursuivie en 2015 par The Dark Ages. Cette dernière création garde le même principe que les précédentes : elle se fonde sur les récits de personnes aux biographies similaires malgré leurs cultures différentes. Ces parcours de vie sont utilisés comme matière première pour la trame de la pièce.

Une femme et trois hommes sont présents sur scène, dans un petit appartement d’une pièce composé d’une cuisinière, d’un lit et d’une table. Chacun, à tour de rôle, s’adresse à une caméra posée à gauche du décor, face à eux, projetant leurs visages sur un grand écran en noir et blanc. L’agrandissement permet d’y déceler une expression, un sourire mais également une humidité dans le regard ou encore un tremblement sur les lèvres.

La femme, c’est Maia Morgenstern, une actrice connue du grand public pour avoir tourné dans divers films au succès non négligeable comme La Passion du Christ de Mel Gibson. Cette femme, c’est aussi et surtout une personne au parcours semé d’embûches. D’origine juive et vivant en Roumanie, Maia, âgée de 54 ans, relate une histoire de famille ancrée dans le contexte antisémite de la Deuxième Guerre Mondiale. Son récit mêle des souvenirs d’enfance à des faits historiques comme la révolution roumaine de 1989 et la mort du dictateur communiste Nicolae Ceausescu. Ses souvenirs se teintent parfois de douleur, avec l’évocation de la figure paternelle sévère, parfois de légèreté quand le même tată („père” en roumain) est au centre d’anecdotes cocasses. Ce mot ne surprend plus nos oreilles puisque Maia Morgenstern parle toujours en roumain à la caméra (ses paroles sont traduites directement en français sur l’écran).

Le principe est le même pour Akillas Karazissis (Grec), Ramo Ali (Arabe) et Rami Khalaf (Kurde). À travers une mélodie diversifiée des langues, le spectateur découvre, au fur et à mesure des cinq parties de la pièce, les biographies des personnages, la migration de leur famille ou l’obligation qu’ils eurent de quitter leur pays. À leurs paroles sont joints des objets personnels, présents sur scène. Une photo, un dessin, le son d’une voix issue d’un téléphone portable ou encore des vidéos amateurs projetées sur l’écran accompagnent chacun d’entre eux.

Le chemin qu’ils ont parcouru pour devenir acteurs et actrice est mis en avant. Le plus étonnant est le lien qui se crée au fil de la pièce entre ces quatre personnages. Ils se font écho, se regardent, se sourient comme s’ils avaient réussi à surmonter cette barrière linguistique qui les sépare. Ils sont complices d’une même histoire qui les rassemble et forme « microsociologiquement » le reflet de notre société.

En l’espace de deux heures, Empire aborde des périodes marquantes du siècle passé comme la Deuxième Guerre Mondiale, le marxisme et la dictature russe qui entrent en résonnance avec l’actualité de la crise syrienne. À force d’écouter ces histoires dans l’Histoire, le spectateur éprouve le poids d’une époque, celui d’une Europe fragilisée depuis 1945 jusqu’à aujourd’hui, et dont les frontières devenues floues nous transportent vers le Moyen-Orient.

La caméra s’éteint, les lumières se rallument et les sièges se vident. Était-ce vraiment une pièce de théâtre ? Cette question trottera sans doute toute la nuit dans la tête du spectateur aguerri ou non à ce théâtre de confessions. Il a vu des morts syriens sur cet écran ce soir. Au milieu de ces cadavres gisait peut-être le frère de Rami. Ces morts seront les mêmes qu’il verra au journal télévisé demain : au moment où Ramo et Rami parlent de la guerre qu’ils ont vécue, cette guerre est encore présente à cet instant en Syrie…