Poésie de la matière

Par Valmir Rexhepi

Black out / par la compagnie Philippe Saire / Le Reflet / du 12 au 15 mai 2016 / plus d’infos

©PhilippeWeissbrodt

©PhilippeWeissbrodt

Trois corps se livrent à l’écriture de l’espace, au fond d’une fosse qui se donne pour nous comme une page. Œuvre à l’œuvre, Black out perturbe nos manières de voir, expérimenter, vivre le spectacle.

Les sièges avaient disparu. Pour le coup, on se retrouvait en petit comité autour d’une fosse, un trou carré de quelque deux mètres de fond. On était debout, on pouvait bouger ; étendre, étirer nos jambes ; et les deux mains au menton, du haut de la rambarde, regarder. En somme une situation dans laquelle la notion de spectateur est pour le moins ébranlée. La scène aussi s’était transformée. Elle refusait de nous faire face, de se confronter à nous : en bas dans le trou, elle s’offrait timidement, elle nous invitait sans nous obliger.

Un son, quelque chose de grinçant, un doigt arrachant au sol blanc quelques bruits ; un coup de paume : il y a une main au bout d’un corps. Il y a trois corps sur la surface blanche qui irradie nos yeux et les leurs. Les corps bougent, ensemble, parfois en synchronie, d’autres fois dans des rythmes différents. Au fond, Black out, c’est une non-intrigue, une non-histoire ; ça ne médiatise pas. C’est immédiat, maintenant, toujours maintenant. Et si, comme la feuille de salle l’indique, le projet porte une dimension narrative, l’histoire racontée se donne toujours au présent et n’oblige pas. Elle propose. Les corps bougent, de la matière tombe, noire. Des petites billes. Et les corps vont jouer avec cette matière, l’aménager, la spatialiser, écrire avec elle : à chacun de lire.

C’est une danse, une manière d’écrire dans l’espace. Encore faut-il qu’il y ait de la matière qui puisse se mouvoir de son propre chef. C’est ça : le corps comme rêve de la matière, comme sa poésie. Le corps comme insulte à la gravité. C’est ça : mourir, retourner dans l’ordre, tomber et ne plus bouger. Black out, c’est ça, quelque chose qui s’écrit par les corps dans les billes, qui permet autant de lectures qu’il y a de morceaux de plastique; quelque chose qui s’éteint dans le noir.