De l’éternelle mort la sereine ironie

Par Fanny Utiger

La Mort-Marraine / librement adapté du conte des frères Grimm par Anne Quesemand / Cie Mezza-Luna / Le Petit Théâtre / du 27 avril au 1er mai 2016 / plus d’infos

©Claude Bussard

©Claude Bussard

Dédramatiser la mort ne semble point être chose facile, encore moins lorsqu’il s’agit de s’adresser à de jeunes enfants. La Compagnie Mezza Luna relève pourtant le défi avec justesse, et une bonne dose d’ironie.

Dans une contrée lointaine, et en des temps inconnus, un cordonnier pleure son épouse disparue. Un malheur n’arrivant jamais seul, l’homme ne trouve pas de parrain ni de marraine pour leur dernier enfant, lequel a survécu à sa mère morte en couche. Lorsque se proposent à lui pour remplir cette tâche Dieu, le diable et un renard rusé, l’homme les repousse successivement. Il ne saurait leur pardonner leur injustice. Quand la Mort se présente après eux, il accepte, en revanche, et lui laisse son enfant. Vingt ans de chaperonnage plus tard, la Mort a fait de ce jeune garçon un docteur vertueux. Avec l’aide de sa marraine, il se forge une excellente réputation puis se retrouve un jour à soigner une princesse mourante. A peine est-elle rétablie qu’il l’épouse. Plus tard, il implorera la Mort de ne jamais toucher à un seul de ses cheveux : seule à connaître l’éternité, (l’) Aurore se lèvera dès lors chaque matin la première, et éveillera le monde de ses rayons…

Pour une heure environ, c’est l’histoire qui nous est dévoilée, sous le toit d’une yourte, dans le jardin du Petit Théâtre, au cœur de la Cité. Une conteuse et son bruiteur et musicien, presque comme un clown blanc et son Auguste, révèlent cette légende, avec l’aide de quelques accessoires, quelques instruments, et emmènent promptement leur public avec eux. L’emmener on ne saurait où, c’est un conte fantastique après tout, pourquoi pas en Bretagne, pour qui se laisse emporter par l’argument, ou peut-être juste dans les paroles de l’oratrice, où se construit un tout. Un monde dans lequel peuvent se côtoyer un renard loquace, un roi et une princesse ou un Dieu porteur de sandales… Tout cet univers est univers convoqué par les mots, puisque c’est bien ce que font les contes, mais surtout parce que le texte de celui-ci est particulièrement bien écrit. C’est d’ailleurs ici que le spectacle cultive une très grande richesse : enfants et adultes n’y voient vraiment pas les mêmes choses.

Aux premiers, on dit un conte, on l’illustre, on fait rire. On présente aussi des notions importantes, celle du consentement, par exemple. Alors que dans la version originale, chez les frères Grimm, la princesse est sans autre discussion promise au docteur par son père, ce dernier propose ici de céder la moitié de son royaume au médecin si elle ne consent pas à se marier. Variation peu significative en apparence, qui permet néanmoins de ne pas ancrer de vieux automatismes poussiéreux dans de jeunes cerveaux tout ouïe. Aux enfants, on apprend aussi que la mort est inéluctable, un mal nécessaire somme toute, car l’éternité est ennuyeuse. Difficile d’accepter qu’elle puisse être juste – comme il est dit ici – et pourtant elle seule n’épargne personne…

Dans les mots que prononce la conteuse, souvent pince-sans-rire, les adultes verront encore bien d’autres choses. La mort, ils la savent déjà inévitable, mais le destin est aussi traité avec légèreté, et dédramatisé, tout en même temps que l’on thématise le vieillissement de la population. L’ironie anime le spectacle de bout en bout. Les clichés, les facilités vues et revues dans les récits passent par ce filtre, et quand les enfants rient des pitreries du bruiteur, ce sont des accumulations de chiffres sept ou une insistance maline sur le coup de foudre du docteur Amor et d’Aurore qui font travailler les zygomatiques du reste de l’assemblée. Aux côtés de locutions figées se trouvent même quelques allusions extérieures, à Céline Dion par exemple, ou des situations incongrues à l’instar d’une joyeuse partie de bridge, qui tirent le récit dans l’absurde, et confèrent à l’ensemble un rythme comique soutenu, mais jamais bouffon. Cette Mort marraine, reprise, on l’a dit, aux Grimm, après qu’ils l’eurent eux-mêmes empruntée au folklore breton, est ici proposée sous un jour nouveau, et actualisée sans excès. Le pari, surtout, de traiter un thème aussi difficile à aborder que la mort, de façon aussi plaisante que parlante, peu importe pour quel public, est absolument tenu.