L’Enfer c’est les nôtres

Par Josefa Terribilini

Je suis Antigone / de Ella / par la compagnie Lunatik / mise en scène Jean-Luc Borgeat et Elphie Pambu / Petithéâtre / du 5 au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©David Gaudin

©David Gaudin

Créon et Antigone se retrouvent dans les Enfers pour reprendre et peut-être achever leur confrontation acharnée. Deux figures, deux paroles animées par des logiques qui leur sont propres, revisitées sur un pied d’égalité. Dans un non-lieu et un non-temps, dans une froideur feutrée, c’est avec une remarquable finesse que la compagnie Lunatik réétudie un mythe où Justice, Devoir et Famille sont autant de notions qui s’entrechoquent et se troublent.

Le règlement de compte d’Antigone et de son oncle Créon dans un entre-deux atemporel et transitoire : voilà la suite de l’histoire telle que l’imagine le spectacle. Le face-à-face de ces deux vengeurs est annoncé, mais d’abord, il faut qu’ils aident Eurydice, femme de Créon et victime malheureuse du conflit entre son mari et sa nièce, à retrouver la paix. Elle y parviendra, et montera l’escalier en colimaçon pour disparaître dans l’au-delà, auprès des siens. Alors Créon et Antigone seront seuls, et leur dialogue, pur, vrai, exorcisant, pourra enfin entrer en action.

Ce dialogue, c’est dans un petit caveau en pierres grises et froides qu’il résonne ; une étroite scène en contrebas est enrobée de longs rideaux blancs, devant lesquels pendent des lambeaux de tissu sombre. Ce sont les liens maudits qui retiennent les âmes errantes. A gauche de la scène, sur un petit promontoire, le régisseur endosse le rôle du coryphée conteur. Son slam scande la pièce. Les syllabes rythmiques qu’il déclame s’arrêtent en l’air, comme suspendues dans ce vide empli de hargne. Puis, lentement, elles retombent alors que les comédiens reprennent la parole qu’ils avaient rendue pour quelques instants.

On se souvient de Sophocle et de son Antigone, fille d’Œdipe, qui avait osé braver le pouvoir de son oncle Créon, en enterrant son frère Polynice, déclaré traître à sa patrie. Elle en avait assumé les ultimes conséquences, héroïne martyre prête à mourir pour ses convictions et encensée par la tradition. Mais cette fois-ci, la tradition se trouvera bousculée. Antigone ne sera pas l’héroïne sans tache, et Créon ne sera pas le dictateur sanguinaire et sans scrupule. Les enjeux de chacun, leurs réflexions et les tensions qui les animent sont présentés sous un jour nouveau, plus complexe, plus humain. A la fois tyrans et tyrannisés, victimes et bourreaux, égoïstes et dévoués, Créon et Antigone confrontent les idées ou les contraintes qui les ont conduits à provoquer la mort de ceux qu’ils aimaient, et qui les poursuivent encore.

Bien sûr, on pense à aujourd’hui. Au fanatisme qui conduit des groupes à ravager un monde pour des idées qu’ils croient justes, au « Je suis Charlie » qui retentit dans les rues lorsque le peuple manifeste, aux fines manœuvres politiques de personnages publics, habiles manipulateurs de la sur-médiatisation. On pense à tout cela, parce que la pièce nous le rappelle sans cesse. Dans sa modernité, elle revisite un mythe qui lui-même commente notre époque. Antigone ne mourra donc jamais tout à fait.

Je suis Antigone est un texte original, fruit d’une réflexion de plusieurs années d’Elphie Pambu, qui propose à Jean-Luc Borgeat la co-mise en scène du spectacle ainsi que le rôle de Créon qu’il habite avec virtuosité. Chaque mot est ici pesé, pensé, prononcé avec force et justesse, si bien qu’on pourrait presque ne faire qu’écouter ces voix de morts, plus vivaces que jamais. Mais on passerait alors à côté de l’inventivité visuelle de la pièce, car quand la vidéo de Créon s’adressant à Antigone, placée en avant-scène, est projetée sur les rideaux blancs à l’arrière-scène, les arts se confondent et nous emportent avec eux loin de nos repères. Ces repères, on les retrouvera avec peine une fois le rideau tombé. C’est perplexes, ébranlés et pensifs que l’on remontera à l’air libre et que l’on retournera parmi les vivants.