Antigone, post-scriptum

Par Suzanne Crettex

Je suis Antigone / de Ella / par la compagnie Lunatik / mise en scène Jean-Luc Borgeat et Elphie Pambu / Petithéâtre / du 5 au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©David Gaudin

©David Gaudin

Nous qui croyions en être quittes avec la petite Antigone, morte dans son tombeau avec Hémon à ses pieds, laissant Créon seul à attendre la mort dans son palais comme un tyran ; nous avions tort. Désormais, c’est aux Enfers que la fille d’Œdipe cherche le repos, et qu’elle revit avec Créon une dernière et éternelle confrontation.

Après Vêtir ceux qui sont nus de Luigi Pirandello, Jean-Luc Borgeat revient sur la scène du Petithéâtre de Sion avec la compagnie Lunatik. Il nous présente avec Elphie Pambu la création Je suis Antigone, et pose à nouveau l’éternelle question de la liberté et de la justice. Mais quand Jean Anouilh reliait implicitement son Antigone à une certaine année maudite de 1944, dans un Paris occupé par les Allemands, celle de Jean-Luc Borgeat devient la victime d’une dictature moderne. Point de références précises, mais quand Créon mordille son BIC, répond au téléphone, qu’Etéocle et Polynice ont « déserté » l’armée, on devine que l’ancrage a changé. Même si les questions, par leur charge existentielle, restent universelles et conservent du mythe la densité première.

Il aurait été tentant de faire d’Antigone une courageuse jeune Syrienne ou Palestinienne, victime de l’EI ou du terrorisme, ou même un symbole vivant de Charlie Hebdo – et on pouvait le craindre. Mais la mise en scène, épurée et minimaliste, évite ce genre de piège, qui aurait réduit le mythe à un événement historique. Le sublime est conservé, Antigone reste elle-même et nous tous à la fois, nous obligeant à nous poser des questions sur ce que nous aurions fait, nous, à sa place.

Le texte, écrit tout exprès pour ce spectacle, propose donc de réinvestir par les mots et depuis les Enfers l’histoire d’Antigone. Même si « tout le monde y va de son avis », que leur histoire est « livrée en pâture » à tous, lue dans toutes les classes, qu’on en a fait des pièces de théâtre, des films, des romans, les personnages de la famille maudite des Labdacides, errant aux Enfers, doivent revivre au passé leurs propres actions. Qu’ont-ils fait ? Auraient-ils vécu autrement, si tout était à recommencer ? N’y a-t-il pas une possibilité de se comprendre, une ultime fois ?

On y croit, à cette résolution possible, au moment où la conscience de Créon, figurée par les traits du comédien projetés sur un écran, reproche aux hommes de ne pas voir la réalité et de se croire « hors d’atteinte ». Encore une fois quand Antigone, assise à ses côtés, raconte un souvenir, du temps où elle avait juste huit ans : « Un soir, tu m’as prise par la main pour voir cette pièce de théâtre. Quand nous sommes rentrés, tu m’as appris ce qu’était la liberté ». On s’y accroche encore quand le souvenir de l’enfance redevient le lieu des possibles, l’endroit où Antigone et Créon marchaient encore main dans la main, comme un oncle et sa nièce adorée, au temps où Créon était cet homme épris de littérature, « pas fait pour le pouvoir ».

Mais, et c’est là que le bât blesse, les mots ne servent de rien puisqu’ils sont dits au passé. La tragédie continue : Antigone et Créon n’accèderont jamais au repos. Deux victimes du devoir et de la liberté, parce que vus sans concession ; le cycle infernal à jamais recommencé, c’est le prix à payer pour garder la profondeur tragique du mythe – « L’histoire ne changera pas, même si je te la raconte une millième fois. »

Au terme de la représentation, quand les lumières se sont rallumées, on quitte volontiers les profondeurs des Enfers, prolongeant en nous les échos de la confrontation du roi et de sa nièce. L’excellent jeu des acteurs nous a permis de prendre conscience des parts de Créon et d’Antigone qui sommeillent en nous. Le procédé de catharsis – ou « purgation des passions » – tel que défini par Aristote comme but de la tragédie semble donc atteint, et excuse ainsi les quelques maladresses de ton que nous aurions pu reprocher à un texte se voulant par moments un peu trop « contemporain ».