Dürrenmatt hors des murs

Par Emilie Roch

FreeScènes / par Les Apostrophes et la Cie Harald Lützenberg / Festival FriScènes / Balade théâtrale en ville de Fribourg / mercredi 21 octobre et samedi 24 octobre 2015 / plus d’infos

Friscenes

Quitter la salle et emmener les spectateurs dans les rues de Fribourg pour déambuler au fil de l’œuvre de Dürrenmatt : voilà le défi lancé par le festival FriScènes dans le cadre du projet « FreeScènes », relevé par deux troupes locales.

Une cour d’école, le couloir d’un collège, un salon de coiffure, autant de lieux inattendus où se déroulent les « FreeScènes », créations expérimentales et hors compétition du festival. À l’occasion de sa 8ème édition, le festival FriScènes a sélectionné la troupe des Apostrophes et la Cie Harald Lützenberg pour leurs adaptations théâtrales inspirées de l’œuvre de l’auteur suisse Friedrich Dürrenmatt. Le spectacle se décline en trois scènes d’une vingtaine de minutes chacune, entrecoupées de moments de marche au cœur de la ville. Ces trois scènes fonctionnent comme des tableaux, où histoire, décor et acteurs changent à chaque fois.

La première a lieu dans une cour de récréation, jonchée de feuilles mortes et de bancs en béton. Ce décor figure le bois où jadis se sont passionnément aimés les deux vieillards qui s’y trouvent, Claire et Alfred, les protagonistes de La Visite de la vieille dame. Au cours de leur entretien, nous comprenons que ce bois, où chantent coucous et pics-verts, appartient désormais à Claire, richissime, tandis qu’Alfred tente d’éveiller en elle la nostalgie de leurs dix-huit ans en l’affublant des surnoms nés du temps de leur idylle. C’est toutefois un sentiment bien plus féroce qui pousse Claire à revenir dans son village natal, après des décennies d’absence, auprès de celui qui l’a abandonnée pour en épouser une autre.

Nous laissons les anciens amants à leur sort pour rejoindre la cour du collège Saint-Michel, où un homme en tenue d’affaires tente de redémarrer sa voiture ; c’est La Panne, assurément. Appuyé sur l’auto, un autre homme prend la parole. Avatar du narrateur, de l’auteur ? Il réfléchit à voix haute sur la difficulté de trouver une histoire à écrire dans un monde animé par la technique et l’incroyance, et où la seule crainte est celle de tomber en panne. Puis il s’effondre, ivre. Parmi les quelques rares histoires possibles qu’il reste encore, c’est précisément celle des conséquences d’une panne qui se joue alors sous nos yeux. Un troisième homme, visiblement âgé, apparaît et invite l’homme en panne, nommé Alfredo Traps, à passer la nuit dans sa pension en compagnie de deux de ses amis, également retraités. Nous les suivons à l’intérieur du bâtiment, gravissons les marches de l’escalier et nous installons sur les chaises alignées le long du couloir, orné de tableaux à l’iconographie christique et de lustres. De part et d’autre de la rangée de chaises, très éloignées, deux tables se font face. Juge et procureur s’installent d’un côté, avocat et accusé de l’autre, afin de mimer le procès de l’invité, le jeu favori de ces trois anciens officiers de justice. Alfredo Traps ne se doute pas qu’en acceptant de se prêter au jeu, il n’a aucune chance de prouver l’innocence qu’il plaide initialement avec persuasion.

Nous rejoignons ensuite l’intérieur d’un salon de coiffure ordinaire qui devient, dans le cadre des « Freescènes », le salon de coiffure d’un asile psychiatrique. Nous sommes assis dos à la vitrine et, en face de nous, se trouvent les sièges où les clients se font couper les cheveux, ainsi qu’un immense miroir. Un cadre original pour y jouer un fragment inspiré de la pièce Les Physiciens. Entre M. Michel, le coiffeur, et M. Möbius, le physicien, c’est l’amour fou – et ce n’est rien de le dire. Cet amour est toutefois condamné à ne rester qu’une chimère ; et comment pourrait-il en être autrement quand l’un de ses sujets est frappé par des visions du roi Salomon, qui plus est dans un environnement où l’un se prend pour Newton, l’autre Einstein, atteints de pulsions meurtrières ? La folie à tendance schizophrénique des personnages est renforcée par la présence du miroir, dans lequel ils se reflètent. Ce miroir perturbe l’activité des spectateurs, qui peuvent choisir de regarder la scène directement ou à travers la glace : manière intéressante de troubler leur perception de la réalité à eux aussi. La limite entre la raison et la folie, qu’interroge cette scène, est aussi ténue que celle qui sépare le public des acteurs. Dans ces trois tableaux, la proximité physique avec le monde fictionnel, joué à quelques centimètres de nos yeux, ne manque pas d’inquiéter jusqu’au malaise, en nous mettant en prise directe avec la vision d’une société troublée, où la justice est monnayable et les innocents souvent coupables.

Les créateurs de « FreeScènes » ont réussi à saisir l’esprit des oeuvres de Dürrenmatt, tout en faisant preuve d’un esprit d’innovation dans la mise en scène et dans l’arrangement du texte, nécessité par les lieux insolites et le format fragmentaire des trois scènes. Tout à l’honneur des responsables de la mise en scène, Jonathan Monnet pour la troupe universitaire des Apostrophes et Olivier Verleye pour la Cie Harald Lützenberg.