Un chien mélancolique?

par Luc Siegenthaler

Le Manuscrit des Chiens III / d’après Jon Fosse / mise en scène Guillaume Béguin / du 20 au 22 mars 2015 / Théâtre Am Stram Gram / plus d’infos / en tournée jusqu’au 10 mai 2015

© Pablo Fernandez

© Pablo Fernandez

Qui n’a jamais été bercé par des histoires peuplées d’animaux parlants ? Guillaume Béguin dans Le Manuscrit des Chiens III au Théâtre Am Stram Gram à Genève nous invite à en retrouver à bord du Fou de Bassan, un bateau étrangement familier, tout comme les problèmes de ses passagers canins.

« Si on prenait un deuxième chien à bord ? Ça devrait te plaire, non ? dit le capitaine Phosphore ». Alors qu’Haktor, le chien du capitaine, entretient une longue relation d’amitié avec son maître, voilà que Loliletta, jeune chienne belle et extravagante, lui vole la vedette en s’autoproclamant nouveau « chien de bateau ». Ce qui ne convient pas à Haktor, angoissé à l’idée de se faire remplacer. Mais l’harmonie entre le chien et Le Capitaine Phosphore n’est pas prête à se briser.

Cette fable écrite par Jon Fosse en 1997 a une portée universelle. Elle traite de la peur de se sentir inutile et de perdre son rôle social face à l’arrivée d’une nouvelle personne, plus jeune et plus dynamique. Le caractère abstrait du récit est retranscrit par Guillaume Béguin : le statut social de chaque personnage n’est jamais clairement délimité. Le Capitaine Phosphore et le vaurien Heinar sont interprétés par des femmes, tandis qu’Haktor et Loliletta sont humanisés. Haktor et le Capitaine Phosphore symbolisent-ils une relation amoureuse, un rapport filial, un lien d’amitié ? Le décor constitué d’une cuisine, d’une baignoire, d’un lit, d’un canapé et de toilettes ne limite pas l’imaginaire spatial du spectateur au bateau du capitaine mais élargit son champ interprétatif en évoquant un univers domestique au sein duquel surgissent des bruits et des sons marins. Ainsi, les possibilités interprétatives sont multiples, chaque spectateur étant libre de s’identifier aux personnages selon son propre imaginaire… s’il y parvient. En effet, si le metteur en scène conserve la dimension universelle du Manuscrit des chiens III, il lui sacrifie la profondeur des personnages. Homme animalisé, Haktor se gratte, mange et se couche comme un chien. Le caractère provoque le rire chez le spectateur, enfant comme adulte, mais ne l’émeut guère. Est-il autre chose qu’un homme-chien ? On peine à y voir la figure d’un mari, d’un enfant, d’un ami. Certaines scènes symboliquement chargées dans le texte de Fosse en deviennent ici plus étranges qu’attendrissantes, comme celle dans laquelle Haktor embrasse le Capitaine Phosphore sur la bouche avant que Loliletta ne fasse son apparition. Loliletta elle-même reste cantonnée à un rôle de « femme canine » à l’animalité loufoque. Cette adaptation à la fois réaliste et fantastique atteindrait sans doute davantage la sensibilité du spectateur si elle était marquée d’une tonalité plus homogène, à moins de considérer que l’imagination puisse, à partir du texte de Fosse, nous guider sur ces sentiments qui ne sont pas explicités.