Rejeter le rejeton

par Deborah Strebel

Affabulation / de Pier Paolo Pasolini / mise en scène Stanislas Nordey / du 3 au 13 mars 2015 / Théâtre de Vidy / plus d’infos

© Samuel Rubio

© Samuel Rubio

Stanislas Nordey présente à Vidy sa cinquième mise en scène d’une pièce pasolinienne. Mythe d’Œdipe inversé, Affabulation traite d’un père, qui, à la suite d’un rêve, part en guerre contre son fils.

Immergé dans un noir complet, le public voit naître une douce lumière tamisée. Une ombre surgit, celle de Sophocle. Le dramaturge vient en personne avertir les spectateurs qu’il est destiné à « inaugurer un langage trop difficile et trop facile ». Il s’agit du verbe incandescent de Pasolini. Poète, écrivain, critique, peintre, cinéaste, Pier Paolo Pasolini a marqué la fin du XXe siècle avec ses œuvres radicales et engagées. Ses pièces de théâtre, peut-être moins connues que ses films car peu jouées, sont portées par un discours antimoderne et antibourgeois. Dans un manifeste paru en 1968, l’artiste protéiforme plaidait pour un « théâtre de la parole » qui s’inscrivait alors dans la continuité du théâtre grec, en évitant de représenter l’action sur scène et en sublimant la valeur rhétorique. Ce n’est donc pas un hasard si le spectacle s’ouvre avec l’un des trois grands tragiques.
La silhouette cède sa place à un homme couché sur un matelas par terre. Parlant en plein sommeil, il s’agite puis est réveillé par son épouse. Bouleversé, ce bourgeois de la Brianza, ayant fait fortune dans l’industrie, a du mal à reprendre ses esprits et imagine même avoir été victime d’un infarctus. Ce songe modifie complètement sa vision de la vie et surtout ses rapports avec son fils. Dès lors commence un intense affrontement qui se conclura par un infanticide.

Cette lutte a principalement lieu dans la villa de campagne dont le sublime décor évoque l’univers bourgeois, non pas par un cumul de mobilier luxueux mais par la présence de tableaux d’illustres maîtres de la Renaissance italienne. En effet, le grand espace, délimité par d’imposantes parois mobiles, est pratiquement vide, il ne contient qu’un seul cadre monumental. Au fil des scènes, cinq œuvres incontournables prennent successivement place au sein de cet encadrement, à commencer par « Le Sacrifice d’Isaac » du Caravage annonçant subtilement le dénouement tragique de la pièce. Le sol, recouvert de mauresques, rappelle le terrazzo employé pour les revêtements des demeures patriciennes. Cette scénographie époustouflante, aux multiples changements de décors, tous subtilement aménagés et toujours en lien avec les actions qui y prennent place, culmine lorsque le père se rend chez une nécromancienne afin de lui demander où se trouve son fils. La voyante munie d’une somptueuse robe dorée reçoit une pluie de feuilles d’or tandis que sur le sol, d’amples cercles lumineux sont projetés, sans doute pour évoquer son outil de travail, la boule de cristal.

Le visuel, si travaillé, risque hélas de prendre le dessus sur la parole. Pourtant, Stanislas Nordey parvient brillamment à s’emparer de ce texte versifié. Il le scande avec grand respect et vive application et l’incarne avec force, debout face au public ou parfois agenouillé avec le dos bien droit. Interprétant le père, il est très souvent sur scène, accompagné, lors de ses monologues par de bienvenus et modérés riffs de guitare électrique. Il faut dire, que l’acteur et metteur en scène est un spécialiste de Pasolini. Plus de dix ans séparent les deux derniers spectacles pasoliniens montés par le nouveau directeur du Théâtre National de Strasbourg car comme il l’explique volontiers, il n’avait pas encore atteint l’âge propice pour interpréter cette figure paternelle à la dérive, figure centrale dans ce spectacle rigoureux qui conjugue, tous les soirs jusqu’au 13 mars, esthétique visuelle et belle langue.