La vérité à tout prix

par Cecilia Galindo

Janine Rhapsodie / d’après Molière / texte et mise en scène Julien Mages / du 5 au 15 mars 2015 / Théâtre Arsenic / plus d’infos / en tournée jusqu’au 8 novembre 2015

© Sylvain Chabloz

© Sylvain Chabloz

Après Ballade en orage créée au Théâtre de Vidy en 2013, Julien Mages présente Janine Rhapsodie à l’Arsenic, l’histoire d’une misanthrope qui ne supporte plus les faux-semblants et les manières de ses congénères. Un texte riche pour un spectacle comico-tragique, surprenant et parfois insaisissable.

« Janine, vous avez pas vu Janine ? », demande une jeune femme au public, alors que la salle n’est pas tout à fait sombre, pas tout à fait silencieuse. Voilà une ouverture qui surprend, qui déstabilise : la comédienne, campant un personnage toxicomane d’un réalisme troublant, s’adresse aux spectateurs d’une manière si abrupte qu’on a peine à réaliser durant quelques secondes que le spectacle a commencé. Elle parle de Janine, de la drogue, des douleurs, puis de ce qui va défiler sous nos yeux. Tout ceci n’est pas vrai, ce n’est qu’une fable, avoue-t-elle. Derrière elle, sur le plateau, les trois autres comédiens sont assis et attendent leur moment. La confusion entre le réel et la fiction ponctuera le spectacle jusqu’au bout.

Dans cette dernière création de l’auteur et metteur en scène vaudois, le thème de la collision entre le vrai et le faux est central: sujet universel principalement inspiré par Le Misanthrope de Molière qui se fait sentir non seulement au niveau du texte et de l’histoire, Janine poursuivant sa quête de Vérité jusqu’à se retirer du monde, mais aussi à travers la mise en scène. La blancheur et la sobriété de l’espace, dans lequel ont été disposés table, chaises et écran blanc, semblent incarner l’authenticité que la protagoniste souhaite désespérément trouver. Mais la question frappe aussi le public de manière plus directe : au cours du spectacle, les chaises sont déplacées par les quatre comédiens (Carine Barbey, Tiffany-Jane Madden, Ahmed Belbachir et Juan Bilbeny) en fonction de leur présence dans l’action. Lorsqu’ils ne sont pas dans le jeu, ils sont assis sur les côtés, et lorsqu’ils reprennent leur rôle, ils quittent cet espace neutre faisant office de coulisses. Les spectateurs sont alors constamment ramenés à une vérité, une réalité de l’instant : ce que vous voyez est une fiction, nous dit-on. Et on en rit. Même effet lorsque les personnages (ou les comédiens ?) s’adressent à la régie, ou encore à un spectateur quittant discrètement la salle.

Mais si Le Misanthrope constitue le point de départ du projet, Julien Mages ne présente pas ici une réécriture. Proposant une sorte de variation libre à partir du texte original, qu’il avoue beaucoup apprécier, l’auteur-metteur en scène a d’abord étudié la pièce en profondeur pour ensuite s’en détacher le plus possible et en faire une création originale et personnelle. Ce parcours d’une époque à l’autre se manifeste dans le style et le langage: au début du spectacle, lorsque Janine se confronte verbalement à un homme de pouvoir qu’elle déteste, on croirait entendre des vers classiques, mais le langage glisse progressivement vers la modernité, jusqu’à parfois atteindre le vulgaire, l’incompréhensible ou le non-sens.
La dernière partie permet d’ailleurs d’accéder à ce que Molière n’a pas voulu raconter: que se passe-t-il lorsqu’on se retire du monde soi-disant abject qui nous entoure? La solitude, puis la folie ? l’un des thèmes favoris de l’auteur vaudois. Sur scène, la chute de l’écran blanc fait apparaître un toboggan sur lequel trône Janine, couchée sur la structure, la tête en bas. Du haut de sa montagne, elle fabrique des phrases dont on ne comprend pas le sens, elle rit d’elle-même et des autres, elle gesticule et semble avoir perdu toute maîtrise. Le public aussi perd le fil, mais ne peut se détacher de cette crise dont il est témoin. Retour à l’enfance et basculement dans la folie: en s’excluant des autres, la misanthrope n’a découvert, dans ces lieux sombres et cerclés de fumée, que le purgatoire. Une image de fin aussi belle que déroutante.

Janine Rhapsodie ne semble conserver du Misanthrope que le thème, ce qui pourrait bousculer les attentes de certains. Mais le spectacle offre un regard intéressant et percutant sur la question de l’authenticité et du mettre en scène, que ce soit dans le quotidien ou sur la scène.