Enquête sur le fil

par Deborah Strebel

Le Fantasme de l’échec / par la Cie Fenil Hirsute / création Véronique Bettencourt / du 10 au 21 mars 2015 / Théâtre Saint-Gervais / plus d’infos

© Louise Kelh

© Louise Kelh

Le fantasme de l’échec explore les notions de consécration et d’insuccès dans le milieu artistique. En mettant bout à bout des extraits d’interviews, drôles ou poignants et en y ajoutant des instants joués et chantés, la compagnie Fenil Hirsute nous concocte un joyeux bazar poétique aux allures de documentaire.

Solange Dulac ouvre sa conférence en s’adressant directement au public. Déjà, quelques indices laissent à penser qu’il ne s’agira pas d’un exposé comme les autres, à commencer par le fâcheux retard d’un important intervenant et les bottes rouge corail en caoutchouc portées par la modératrice, sans oublier la surprenante présence d’un musicien à jardin.

Objet hétéroclite, Le fantasme de l’échec commence sur un ton parodiant celui d’une conférence sérieuse avec la solennelle présentation du sociologue Rémi Pergreen, interprété par Stéphane Bernard. Solange, incarnée par Véronique Bettencourt, a convié ce spécialiste afin d’échanger autour des questions de réussite et d’échec dans le milieu artistique mais aussi pour lui faire découvrir son plus vaste projet, qui a consisté à rencontrer une vingtaine d’artistes ayant plus ou moins connus le succès. Elle est partie de Lyon pour arriver à Paris. Elle s’est arrêtée, en chemin, pour rendre visite à ses connaissances, collègues de travail, amis, anciens camarades de l’école des Beaux arts. ÀA l’aide d’une caméra Super 8, elle a recueilli leurs propos, toujours en lien avec la thématique du succès. Ces passionnants fragments documentaires, réalisés par la metteure en scène auprès de véritables artistes, créateurs de différentes générations et de divers arts confondus, écrivains, peintres, comédiens, metteurs en scène, chanteurs, sont disséminés tout au long du spectacle et créent un riche panel de témoins, vivant chacun différemment leur rapport à la reconnaissance. Mais, rapidement, une certaine légèreté envahit le plateau. Une apparente fraîcheur, apportée par la musique et également par le jeu, forme un contrepoint aux interviews filmées. Le sociologue jongle en récitant une fable de La Fontaine ; Solange rejoint le musicien et se met à jouer du piano à bouche. Ces instants, bien qu’amusants, viennent parasiter la réflexion amorcée et provoquent un sentiment de confusion.

La scénographie touffue accumule notamment les supports de projections. De l’écran conventionnel au bout de carton découpé en rond et décoré de fleurs en papier jusqu’à l’intérieur d’une valise, tout devient prétexte à accueillir les images projetées. En résulte un sentiment de désordre voire de souk poétique. Cet univers évoquant à la fois le conte et le cirque risque de détourner le spectateur de l’enquête effectuée, recherche initialement presque scientifique, s’appuyant notamment sur les textes de Pierre Michel Menger, sociologue spécialisé dans la culture et dans le travail. Ce riche dispositif scénique a ainsi tendance à prendre le dessus sur les discours rapportés, ayant pour conséquence d’éloigner le public de la thématique et offrant l’impression de ne l’aborder que superficiellement.

Réalisatrice, chanteuse, compositeur et comédienne, Véronique Bettencourt propose ici, à l’aide de son double scénique Solange Dulac, une très agréable comédie documentaire remplie de fantaisie. On aimerait néanmoins que soient davantage mises en valeur et développées les paroles des personnes interrogées, positions toutes pertinentes allant de la révolte au fatalisme et rendant compte du statut souvent précaire des artistes.