Des chiens ou des hommes

par Nicolas Joray

Le Manuscrit des Chiens III / d’après Jon Fosse / mise en scène Guillaume Béguin / du 20 au 22 mars 2015 / Théâtre Am Stram Gram / plus d’infos / en tournée jusqu’au 10 mai 2015

© Pablo Fernandez

© Pablo Fernandez

Le chien de bateau Haktor est le compagnon du capitaine Phosphore. Mais voilà que le cours de sa longue vie est troublé par l’arrivée d’une plus jeune créature : Loliletta. Jonglant entre récit et théâtre, le spectacle présenté à Am Stram Gram thématise la peur d’être remplacé.

Des toilettes à moité cachées par un paravent. Une statue décorative de chien. Une table et un lit à étage. Une baignoire. Une armoire de cuisine en bois à côté d’un four. Une bouilloire dont s’échappe de la vapeur d’eau. C’est tout le mobilier d’une habitation qui est condensé dans cette proposition scénographique. Alors que l’histoire de Jon Fosse se déroule sur un bateau, le décor instaure ici un autre univers : celui d’un intérieur de maison ou d’appartement. Que reste-t-il du monde maritime ? Une radio dont s’échappe la bande-son du spectacle : cris de mouettes et bruits de moteurs. Pourtant, ce mobilier s’apparente bien parfois à celui du bateau : le lit à étages devient celui du navire lorsque les dialogues en évoquent l’existence. Parfois, le doute surgit : la vapeur de la bouilloire symbolise-t-elle la fumée du bateau ? Quoi qu’il en soit, cette alternance, dans la relation des éléments scéniques au texte, entre discordance et adéquation semble être un mouvement constitutif de la proposition de Guillaume Béguin, mouvement qui ne se limite pas à la seule scénographie. En effet, le jeu des comédiens oscille également entre le pôle de l’identification, de l’incarnation, et celui de la narration. On peine d’abord à différencier les personnages : le chien de bateau Haktor, le capitaine Phosphore et le vaurien Einar. Car les actions de chaque personnage sont aussi narrées par les trois acteurs : le texte de l’auteur norvégien étant parsemé de « pense le chien de bateau Haktor » ou de « dit le capitaine Phosphore », cette distribution éclatée du texte proposée par Guillaume Béguin répond tout à fait au style narratif du texte. Petit à petit cependant, l’identification des acteurs aux personnages devient plus claire (même si les acteurs racontent toujours des actions de personnages qu’ils ne représentent pas). Le capitaine Phosphore, apparaît sous les traits de Françoise Boillat. Jean-Louis Johannides joue le chien, et Johanne Kneubühler le vaurien Einar. Univers de la fable et univers scénique sont donc soumis à un jeu d’attraction et de répulsion d’autant plus pertinent que l’enjeu d’une mise en scène d’un tel texte est de rendre une narration au théâtre.

Cependant, ce balancier ne permet pas totalement de compenser la difficulté, pour le spectateur, à s’accrocher à d’autres mouvements que celui de la narration. Il y a bien des déplacements et détournements minimes de meubles (la baignoire devient un lit), quelques espaces de jeu qui sont créés en de nouveaux endroits du plateau, deux ou trois incursions dans le domaine du burlesque (une comédienne essuie par exemple sa brosse à dents sur son derrière), mais les actions se ressemblent pour la plupart, le mobilier est en général utilisé de façon conventionnelle, la bande-son ne réserve pas de grosse surprise. Si l’entrée en scène de Laurence Maître, interprétant avec exubérance la chienne Loliletta, apporte de la fraîcheur, l’ajout d’autres ruptures ou de progressions visuelles ou musicales aurait peut-être conféré au spectacle un rythme plus varié, et permis d’éviter le sentiment de légère routine qui s’installe.

En revanche, cette proposition artistique excelle dans la façon dont elle thématise la peur de perdre sa place dans le cœur de quelqu’un. Le metteur en scène diplômé du Conservatoire de Lausanne a voulu en faire un élément central : « Et pourtant, comme dans toutes les familles, il y a des gens qui s’aiment, il y a des rivalités et il y a des relations qui se transforment. L’amour change et se partage autrement. Et quelquefois l’amour engendre de la peur. Peur que l’amour disparaisse, justement. » Car le vieux chien n’est pas seulement une statue de chien. Il n’est pas seulement un chien. Pas seulement un comédien. Le vieux chien qui a peur d’être remplacé, c’est peut-être aussi moi.