Une fille au masculin, un garçon au féminin

par Deborah Strebel

Comme toi-même / conception et mise en scène Olivia Seigne et Alexandre Vogel / du 5 au 13 février 2015 / Théâtre Les Halles (Sierre) / plus d’infos / en tournée jusqu’au 27 février 2015

© Les Halles

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Troisième projet du collectif StoGramm, Comme toi-même présente élégamment la quête identitaire d’un intersexe. Voyage non-linaire dans le vécu d’un jeune adulte, des souvenirs d’antan à aujourd’hui, le spectacle éblouit par l’audace du choix de son sujet et par l’immense délicatesse avec laquelle il le développe.

Le public prend place sur deux gradins dans un dispositif bi-frontal. Au milieu se trouve un espace vide et allongé. Le sol gris évoque le bitume. Des lignes courbes creusent et structurent la surface par endroit. Alors que les lumières continuent d’éclairer les sièges, une mystérieuse personne commence à déambuler, au centre, dans l’ombre, en posant son regard sur certains spectateurs. Il s’agit d’Andrea. Coiffés en une tresse, ses cheveux sont tirés vers l’arrière, laissant apparaître de touffus favoris sur ses joues. Andrea est intersexe. Ses récentes et intenses rencontres avec Lily, lors de plusieurs visites guidées qu’il a réalisées à la Neue Nationale Galerie à Berlin, ont débouché sur un rendez-vous. En s’y rendant, il est très vite rattrapé par ses anciennes angoisses. Comment Lily va-t-elle réagir en sachant qui il est ?

La situation le pousse à une introspection. Via des confidences ou des flashbacks, les instants charnières de son existence tels que des discussions avec ses parents ou encore son premier flirt avec Véronique bercé par la douce mélodie de « Solo Tu » chantés autrefois par Matia Bazar, sont racontés ou joués. Deux comédiennes incarnent magistralement à elles seules l’ensemble des personnages, interprétant tour à tour Andrea, sa famille et ses proches.

Cette figure fictionnelle est inspirée par des personnes réelles, celles qui font partie de la minorité des personnes nées dans l’intersexuation, qui n’ont pas été opérées. Pendant longtemps, envisagée comme pathologie voire même comme monstruosité, la nature intersexuée donnait lieu à une intervention chirurgicale systématique. Dès les années 1990, la communauté intersexe a commencé à revendiquer le droit d’exister dans sa singularité, autrement dit sans intervention médicale et sans classification univoque de genre. Le collectif StoGramm, fondé en 2012 par Olivia Seigne et Alexandre Vogel, a décidé de s’intéresser à ce troisième sexe, suite notamment à la lecture du roman « Middlesex » de Jeffrey Eugenides, écrit en 2002 et traduit en 2003. D’autres sources littéraires et documentaires sont venues alimenter la réflexion.

Sujet encore tabou dans notre société, l’intersexualité est traitée ici avec une grande bienveillance et sans glisser vers le pathos. Il y a un respect sincère envers toute une catégorie d’êtres humains, porté par un travail minutieux et poétique. Le parcours utopique d’un intersexe ayant réussi à surmonter de nombreuses difficultés pour enfin s’affirmer et vivre pleinement est beau et plein d’espoir. Le texte, subtil, réussit à trouver les mots justes et simples pour expliciter des concepts identitaires compliqués.

Le titre du spectacle fait allusion, en une formule qui souligne son universalité, à l’adage biblique « Aime ton prochain comme toi-même ». Pour aimer les autres, il faut commencer par s’aimer soi-même : chacun doit découvrir son identité, sa spécificité, puis l’accepter, l’aimer, pour enfin s’ouvrir aux autres. En fin de compte, c’est peut-être une invitation à réfléchir à notre propre rapport à l’altérité que délivre la pièce.

Appel à la tolérance et à l’ouverture aux autres, ce magnifique spectacle tout en finesse et tout en pudeur est à voir absolument au Théâtre des Halles jusqu’au 13 février.