Du Chili à la Suisse, il n’y a qu’une arche

Par Jehanne Denogent

Arcadia / Conception et mise en scène Nina Willimann / Cie trop cher to share, du 1er au 2 novembre 2014 / TPR / plus d’infos

© Aldir Polymeris

Performance documentaire, Arcadia interroge les mélanges identitaires et culturels. Ingrédients et danses helvétiques s’exportent au Chili, d’où est rapportée une série de témoignages. Un moment convivial !

Quelques ballons rouges et blancs flottent au raz du sol, tables à tréteaux et bancs accueillent le public. La salle de théâtre a toute la simplicité et la chaleur d’une fête villageoise. Des tasses de thé et de café soluble sont servies aux spectateurs, une fois qu’ils sont assis, pour qu’ils se réchauffent et échangent entre eux. Ils font partie de la fête, de ce qui se passera sur le plateau. La Cie trop cher to share aime bousculer le dispositif conventionnel du théâtre pour en explorer de nouvelles configurations.

Témoignage d’une expérience de terrain, Arcadia interroge les racines culturelles et géographiques de l’identité. En février 2014, la compagnie s’est rendue au Chili pour une résidence d’un mois au consulat de Suisse. A 12’000 kilomètres l’un de l’autre, les deux pays ont toutefois connu des échanges migratoires importants, d’où des rapports identitaires toujours très liés. Au XIXe siècle, alors en proie à des difficultés économiques, la Suisse avait encouragé un exode vers le Chili dans l’espoir déçu de pouvoir y bénéficier de terres fertiles. Une communauté suisse y fleurit pour un temps. Si une grande partie des traditions de ces colons ont depuis lors disparu, il en reste quelques vestiges. Expérience troublante que de retrouver les ingrédients de la culture helvétique au cœur de l’Amérique du Sud.

Le début du processus consista à mener une série d’entretiens au Chili. Les personnes interviewées entretiennent un rapport fort avec la Suisse, qu’il soit de l’ordre du souvenir, personnel ou familial, ou du fantasme. Ces vidéos sont ensuite utilisées lors de la performance, projetées sur le mur du fond. Les voix sont multiples : celle des témoins, celles des acteurs, celles des ancêtres et celles, silencieuses, des spectateurs.

Aldir Polymeris, Nina Willimann et Paulina Alemparte retracent le mouvement d’une population mais aussi celui de leur propre trajectoire. Chilienne résidente en Suisse, Suisse ayant grandi au Chili, Suisse qui ne s’est sentie suisse qu’au Chili : autant d’exemples de combinaisons et enchevêtrements identitaires. D’une terre d’émigration, la Suisse est devenue terre d’immigration. C’est aussi la politique en matière d’immigration qui est au centre du spectacle, sans que ce dernier ne se laisse aller à une condamnation catégorique et univoque. La démarche vise les zones de gris : celles du mélange, celles du vécu. On peut regretter que le propos reste toutefois trop prudent sur ce genre de questions. Se refusant à la polémique pour maintenir un ton de témoignage, la performance peut, à certains moments, conduire le spectateur à se désinvestir, et perdre en tension.

Arcadia reste néanmoins une arche du Chili à la Suisse, intégrant librement chants helvétiques, danses folkloriques … et un délice aux pommes !

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