Théâtre mouvant, théâtre ouvert

Par Cecilia Galindo

De Dario Fo / Mise en scène Joan Mompart / du 7 au 11 octobre 2014 / La Comédie de Genève / plus d’infos

Copyright : Carole Parodi

Petits mensonges, quiproquos et grossesses miraculeuses sur fond de misère ouvrière: la mise en scène d’On ne paie pas, on ne paie pas ! de Dario Fo proposée par Joan Mompart, de retour à la Comédie de Genève après un succès mérité en 2013, mène à réfléchir sur notre actualité à travers le rire et le jeu.

Au début du spectacle, alors que se fait entendre une petite musique entraînante, le décor n’est pas apparent, seule une estrade occupe la scène. Dans une ambiance d’intrigue policière et dans un jeu caricatural, on y voit défiler deux policiers aux aguets, armés et cagoulés, deux femmes transportant de nombreux sacs remplis de victuailles et tentant, malgré tout, de se faire discrètes, puis un homme seul, probablement interpelé par l’atmosphère inhabituelle. À l’issue de cette parade burlesque, les deux femmes, désormais seules sur le plateau, rejoignent l’avant-scène. L’une d’elles, Antonia, semble agitée: un événement incroyable s’est produit au supermarché aujourd’hui.

Antonia vit avec son mari Giovanni dans un quartier ouvrier et tous deux ont des difficultés à joindre les deux bouts. Le salaire de Giovanni ne suffit plus pour payer le gaz, l’électricité et la nourriture, et quand on n’a plus de quoi payer, on ne paie pas ! Sans le dire à son mari, qui est plutôt à cheval sur les principes, la jeune femme est ainsi obligée de faire l’impasse sur quelques factures. Mais les cachoteries ne s’arrêtent pas là: lorsqu’au supermarché elle assiste à la révolte de femmes qui s’indignent contre la hausse des prix, elle se joint à leur cause et, comme toutes les autres, profite de la confusion générale pour se servir dans les rayons et quitter les lieux sans payer la marchandise. Mais cela, Giovanni ne doit pas le savoir, et encore moins la police, qui est déjà à la recherche des coupables. Avec l’aide de son amie et voisine Margherita, elle tente de dissimuler tant bien que mal les preuves de son délit et n’hésite pas à raconter les mensonges les plus improbables pour sauver sa peau.

Pour la mise en scène d’On ne paie pas, on ne paie pas ! , Joan Mompart, metteur en scène et comédien très présent sur les scènes romandes, renforce l’affichage d’une théâtralité qui caractérise déjà le texte de Dario Fo. L’auteur italien joue notamment avec les ruptures en imaginant un «Acteur Joker», autrement dit un comédien qui interprète plusieurs rôles et dont la fonction multiple est mise en évidence dans les répliques des autres personnages, une particularité que Mompart accentue. Mais ce dernier rend également compte de cette théâtralité avouée en proposant une scénographie mobile (signée Cristian Taraborelli) qui laisse apparaître les rouages de l’illusion théâtrale : sur l’estrade d’abord nue, qui ramène à l’idée d’un théâtre dans le théâtre, des éléments de décor provenant du fond de scène ou tombant du plafond viennent habiller l’espace de jeu. Armoire, cuisinière, table et lit glissent jusqu’au centre du plateau pour évoquer l’appartement modeste d’Antonia et Giovanni, qui est au fil de l’histoire le théâtre de ruses, malentendus et situations cocasses proches de l’univers feydeausien. D’ailleurs, la mobilité du décor et la transparence du mécanisme ne sont pas sans rappeler le Monsieur chasse ! de Robert Sandoz (2011/2013), un Feydeau réussi auquel Joan Mompart et Samuel Churin (qui interprète Giovanni) ont participé en tant que comédiens.

Dans cette version d’On ne paie pas, on ne paie pas !, le mouvement est constant, qu’il s’agisse des personnages ou des pièces de décor, comme si les uns étaient le reflet des autres. Dans un environnement aux teintes de gris, noir et blanc, ? ce qui semble être une constante dans les créations de Joan Mompart (La Reine de Neiges en 2010 et Ventrosoleil en 2014) ? les meubles et le sol basculent soudain dans un déséquilibre frénétique au moment où les personnages ne trouvent plus d’issue aux conséquences de leurs mensonges.

Un spectacle drôle et dynamique, mêlant situations réalistes et libertés théâtrales, porté par des comédiens jouant le burlesque de façon remarquable, et dont le sujet sérieux invite les spectateurs à la réflexion. À savourer sans retenue à la Comédie de Genève jusqu’au 11 octobre.

 

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