Amour toujours ?

Par Jehanne Denogent

Les Palmiers Sauvages / D’après William Faulkner / mise en scène Séverine Chavrier / du 25 septembre au 12 octobre 2014 / Théâtre Vidy Lausanne / plus d’infos

Copyright : Samuel Rubio

Pour quelques jours, Séverine Chavrier fait pousser les germes d’un amour faulknérien au théâtre de Vidy : sombre et intense.

Une fenêtre, découpée directement sur les arbres du parking en contre-bas. Ce sont des platanes, habillés de lumière émeraude pour l’occasion. Le plateau est ouvert sur l’extérieur, prolongement de l’espace scénique autant que du récit. Travaillant en création de plateau, Séverine Chavrier a toutefois tiré son suc des Palmiers sauvages de l’écrivain américain William Faulkner. Dans ce texte, Harry Wilbourne et Charlotte Rittenmeyer quittent études, mari et enfants pour cultiver leur amour. Destin médiocre, romanesque et tristement cliché, ils finiront par s’abimer dans l’expression radicale de leur passion. Une histoire d’amour impossible car absolue ou peut-être absolue car impossible.

Les débuts furent pourtant bourgeonnants. Pleins de désir, les amants découvrent rieurs le corps de l’autre. Les comédiens Laurent Papot et Deborah Rouach, spontanés, rendent la fraîcheur et la sensualité des aurores. Ils gardent une candeur presque enfantine, annonciatrice d’une chute plus terrible encore. Le jeu assumé (adresses au public, remarques du comédien) permet de ne jamais verser dans un pathos gratuit et même d’y piquer quelques pointes d’humour. Humour utile aussi pour alléger les nombreuses scènes sensuelles, fondatrices de l’amour mais aussi de la dramaturgie. La sensualité est omniprésente, qu’elle soit physique ou dans les éléments naturels.

Véritable bouffée d’air frais, la fenêtre en arrière plan s’ouvre cependant rarement. Fermée, elle enserre l’espace de vie clos et confiné des amoureux, espace en décomposition. Lits de camps, tas de chaises abandonnées, boîtes de conserves au mur, le nid douillet ressemble bien plus à un abri anti-atomique. La relation et la narration sont construites en retranchement, loin de l’extérieur, loin d’un contexte que le spectateur devra parfois deviner. L’amour devient alors vain.

Le travail de Séverine Chavrier est fait du bois des mots. Grande lectrice de littérature autant que de philosophie, elle garde toutefois une grande liberté dans l’adaptation dramaturgique du roman de Faulkner. L’histoire s’élabore par bribes, agencées de telle manière à former une atmosphère plutôt que de suivre une narration stricte. Les différents temps du récit ainsi que les déplacements sont décomposés en une vue kaléidoscopique. Sortie d’un temps linéaire, l’histoire acquiert une dimension presque mythique qui, même si elle dilue parfois les enjeux, se maintient toujours autour de l’essentiel.

Si le récit se déroule originellement aux Etats-Unis, la metteuse en scène en transplante l’essence dans le cadre du théâtre et de ses alentours. Les palmiers se changent en platanes et l’esprit du lac bouillonne auprès des comédiens. Grâce à la projection de vidéos tournées aux abords de Vidy, la pièce trouve ses racines dans l’espace lausannois, utilisant ses éléments naturels. Les prises de vues de Harry et Charlotte devant le lac, très esthétiques, donnent puissance et poésie à la pièce. Outre les vidéos, un grand travail est fait sur les enregistrements, entre textes lus, dialogues, musique, … L’expression de Séverine Chavrier et de sa compagnie, « La Sérénade Interrompue », a, on l’a dit, de multiples embranchements : le corps de ses comédiens, la parole, les vidéos qu’elle tourne elle-même, la musique et la littérature, bien sûr.

Ce n’est pas exactement à une gentille promenade au-dessus des platanes que convie Les Palmiers sauvages. La pièce aborde avec force la déraison amoureuse et son désespoir. Le résultat se dresse, noir, effeuillé de toutes illusions.

 

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