Le venin d’un amour passé

Par Deborah Strebel

Une critique sur le spectacle :
Derniers remords avant l’oubli / de Jean-Luc Lagarce / mise en scène Michel Kacenelenbogen / au Théâtre de l’Orangerie à Genève / du 16 au 26 juillet 2014 / plus d’infos

© A. Rebetez

© A. Rebetez

Réunis autour d’un projet de vente immobilière, Hélène, Paul et Pierre, trois anciens amants, se retrouvent. Après s’être aimés fougueusement et sans doute déchirés tout aussi passionnément, ils se revoient dans un climat doux-amer alliant nostalgie et rancœur, attraction et répulsion. Ou quand se séparer d’une propriété semble bien plus facile que d’abandonner définitivement ses amours de jeunesse…

Huis clos tumultueux

Une lumière éclatante brille à l’intérieur d’une maison de campagne. De forme trapézoïdale, accentuant la perspective vers l’entrée de la pièce, le grand espace à vivre est recouvert d’un chaleureux parquet en bois. Aucun meuble n’est présent, seules quelques personnes habillent l’espace, positionnées debout, alignées les unes à côté des autres. A cour et à jardin des ouvertures sur l’extérieur reflètent un ciel bleu parsemé de quelques nuages blancs, paysage représentant un certain calme avant la tempête. L’orage, d’ailleurs, ne tarde pas. En effet, trois rescapés d’un sulfureux triangle amoureux se voient à nouveau réunis pour vendre la demeure acquise quinze ans auparavant. Plus un prétexte qu’un réel enjeu, ce projet d’opération immobilière aurait dû être l’occasion d’une mise au point mais celle-ci n’aboutira pas. Ainsi, très vite, l’euphorie cède sa place au malaise.

Les acteurs ne quittent que rarement l’espace scénique. Quand ils prennent la parole, ils se placent au centre du plateau sous un halo de lumière ; les personnages ne participant pas à la conversation rejoignent les quatre coins du trapèze, dans l’ombre. Intéressant choix de mise en scène que de garder systématiquement tous les individus dans le même lieu. Non pas témoins des échanges, ils sont simplement là, sous les yeux des spectateurs, sans être perçus par les autres personnages, soulignant ainsi le fait que chacun est inextricablement lié aux autres, ou du moins à ce fameux passé aux tonalités à la fois suaves et acides.

Quand le passé gangrène le présent

Retrouvailles amères dans l’antre de tous les souvenirs, cette journée sera rythmée par des excès de colère, des larmes mais provoquera aussi des rires chez les spectateurs grâce aux interminables et maladroites digressions d’Antoine, le mari d’Hélène. Car Hélène et Paul ne sont pas venus seuls : leur famille les accompagne.

Paul s’est marié ; cependant, il vit continuellement avec le spectre d’Hélène, obligeant sa femme Anne à connaître les moindres détails sur la vie de cette rivale fantôme. Et Hélène ne parvient pas à entretenir des rapports sains avec sa fille Lise, celle-ci étant troublée par le vécu turbulent de sa mère, suscitant chez elle un grand nombre de questions liées à ses origines. Enfin Pierre, toujours seul, n’a pas réussi à quitter les lieux, affrontant quotidiennement les réminiscences tantôt heureuses tantôt douloureuses s’échappant des murs. Ainsi, tous prisonniers de ce passé, ils ne parviennent pas à s’en détacher pour vivre pleinement le présent. Et c’est bien l’un des principaux problèmes de notre société, remarque le metteur en scène belge Michel Kacenelenbogen : « Notre vie est essentiellement faite d’inquiétudes, de questionnements, de mémoire passée et de projections dans le futur. On n’arrive pas à être réellement dans le temps présent et c’est une des sources fondamentales de notre malheur ».

La délicatesse de l’inexprimé

Entre silence et non-dits, questionnements et prémisses d’explication, l’action semble avancer à tâtons. Jamais développés, les problèmes ne sont qu’effleurés, laissant régner en maître l’implicite. Le subtil texte de Jean-Luc Lagarce, décédé du Sida en 1995 à l’âge de trente-huit ans, dévoile ici sans jamais révéler complètement les failles de l’être humain. Avec vingt-cinq pièces, trois récits et un livret d’opéra, traduits dans vingt-cinq langues, Jean-Luc Lagarce est devenu l’un des auteurs incontournables du théâtre contemporain. Derniers remords avant l’oubli, sans doute l’une de ses œuvres les plus connues, tend à démontrer qu’il est bien plus aisé de se séparer d’un objet que d’un amour passé, le tout dans une atmosphère douce-amère où un baiser précède une gifle. Belle et captivante démonstration à découvrir cet été au Théâtre de l’Orangerie.

 

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