L’érotisme en Bataille

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
On a promis de ne pas vous toucher / à partir de Georges Bataille / mise en scène Aurélien Patouillard – Zooscope / du 9 au 19 avril 2014 au Théâtre Les Halles de Sierre / du 7 au 11 mai au Théâtre Arsenic à Lausanne / plus d’infos

© Fabienne Degoumois

Troublante exploration collective des potentialités de la notion d’érotisme, On a promis de ne pas vous toucher parvient à traiter sans vulgarité ni lubricité de volupté et de sensualité.

L’expérience commence dans une antichambre aux lumières tamisées. Des chaises et des tables munies de photophores ornent ce petit espace. Le décor rappelle celui des cabarets. Aurélien Patouillard, le metteur en scène, vêtu tout en noir, dont la chemise se ferme par un col de prêtre, invite les spectateurs à se confesser – autrement dit, à inscrire sur un bout de papier des objets ou des choses qui leur semblent, a priori, érotiques. Dans cette ambiance intimiste, il invite également son public à se détendre en buvant un verre de vin ou en dégustant un morceau de chocolat. Une fois cette originale eucharistie achevée, le public peut se rendre sur le plateau.

Après avoir parcouru un chemin sombre et labyrinthique, il arrive enfin sur scène. Des chaises à roulettes sont disposées au centre. Une lumière rouge vif – qui évoque la luxure ou les vitrines des quartiers chauds de la capitale hollandaise – éclaire cette pièce rectangulaire. Un peu déroutés, les spectateurs s’installent. Les premiers échanges de regards ont lieu, accompagnés de nombreuses interrogations : « Que doit-on faire ? Où sont les comédiens ? Quand est-ce que le spectacle va débuter ? ». Ignorant ce qui va suivre, chacun cherche une réponse dans les yeux de son voisin. Nul ne se doute que de possibles rapprochements vont se présenter.

Tout au long du spectacle en effet, une proximité entre les spectateurs mais aussi entre les acteurs et le public va progressivement s’installer. Comme s’il fallait nécessairement créer une certaine intimité entre l’ensemble des participants pour aborder le thème de l’érotisme. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La compagnie Zooscope a choisi de chercher une définition de cette notion si compliquée à cerner, qui, selon Aurélien Patouillard, reste un mystère même dans une société libérale comme la nôtre. Pour cela, des écrits de Georges Bataille ont été choisis comme point de départ à la réflexion, dont L’Erotisme, L’Expérience intérieure, Madame Edwarda, L’Anus solaire, ou encore Le Souverain. Néanmoins, le texte qui semble être le véritable fil conducteur de cette méditation autour de l’érotisme est Histoire de l’œil. Ce récit édité clandestinement en 1928, signé sous le pseudonyme « Lord Auch », évoque, parfois de manière crue, les expériences sexuelles de deux adolescents. Des passages entiers, voire des chapitres complets sont cités, et quelques images emblématiques issues du roman sont rejouées. Une jeune femme s’assied ainsi dans une assiette de lait, tout comme le personnage de Simone dans l’incipit. Mais alors que la cocasse scène de l’assiette ouvre le récit chez Bataille, elle apparaît ici à la fin du spectacle. Motif incontournable du récit, l’œil est également omniprésent. Il est décliné, par associations d’idées, tout au long de la performance. Sa forme ovale évoque tantôt l’œuf, tantôt le soleil.

Non pas récit linéaire mais plutôt succession d’expériences autour d’une thématique, le spectacle plonge le public dans différentes ambiances parfois sensuelles, parfois troublantes, souvent surprenantes. Les comédiens se livrent corps et âme au service de ce processus de multiplication des sensations. Dans ce contexte, un homme portant un zentaï peut vous effrayer en surgissant délicatement dans la pénombre, et quelqu’un peut, à tout moment, s’approcher de vous pour vous susurrer à l’oreille une histoire érotique.

Pérégrination alliant interrogation et plaisir, On a promis de ne pas vous toucher parvient à toucher le cœur des spectateurs en établissant élégamment une grande et enivrante complicité. Un déconcertant mais très agréable moment de partage à expérimenter jusqu’au 19 avril au Théâtre Les Halles à Sierre.

 

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