Welcome to Shanghai

Par Jonas Guyot

Une critique du spectacle :
Made in China / de Thierry Debroux / mise en scène Didier Kerckaert / Théâtre du Passage à Neuchâtel / 3 avril / plus d’infos

© Fabien Debrabandere

© Fabien Debrabandere

Made in China est une fable qui présente l’une des facettes de la mondialisation. Dans une entreprise rachetée par les Chinois, une directrice des ressources humaines est engagée pour choisir, parmi trois cadres, lequel s’envolera pour Shanghai. Entre manipulation, abus de pouvoir et harcèlement, le texte de Thierry Debroux dépeint avec cynisme et humour noir les luttes qui animent le monde du travail dans les grandes entreprises.

Des signes chinois sont projetés sur trois panneaux de carton ; ils défilent à toutes vitesse et dans tous les sens. Une musique asiatique au rythme endiablé accompagne ces projections ; « Bienvenue à Shanghai ! ». Bien que toute la pièce se déroule en France, la mégapole chinoise ne cesse d’être un leitmotiv dans le texte comme dans le décor. Cette omniprésence crée un sentiment d’angoisse qui accompagne tout changement. La pièce s’ouvre avec un dialogue entre Philippe, Jacques et Nicolas. Très vite les trois cadres révèlent leur personnalité. Philippe est un homme discret et terriblement angoissé ; Jacques, la cinquantaine, ne supporte pas l’injustice mais reste pragmatique. Nicolas est un jeune homme ambitieux, qui semble multiplier les conquêtes féminines au sein de l’entreprise. Bien que ces personnages soient légèrement caricaturaux, Thierry Debroux échappe aux facilités. Son texte contient des monologues intérieurs, qui révèlent les doutes des personnages vis-à-vis du système dans lequel ils évoluent, ce qui les éloigne des types de carriéristes calculateurs et dénués d’états d’âme.

L’aliénation de la vie privée

Malgré l’omniprésence du travail dans l’existence de ces trois individus, leur vie privée se révèle peu à peu. La mise en scène de Didier Kerckaert montre admirablement la difficulté de vivre une vie privée à côté d’un travail envahissant. Un petit film mettant en scène chaque personnage dans son intimité est projeté sur les panneaux. Le contraste de l’image est très accentué de sorte qu’elle manque de netteté, comme si ces petits monologues intérieurs s’effaçaient devant la charge du travail. Philippe parle du mutisme de sa fille et de l’incapacité qu’il ressent à établir le dialogue avec elle. Jacques promet à sa défunte épouse qu’il obtiendra le poste de cadre à Shanghai pour se racheter de son absence lors de sa mort. Quant à Nicolas, il répète en boucle des paroles destinées à sa compagne et collègue Sophie, qui est enceinte de lui. Dans l’évocation de leur vie intime, le travail entre toujours en interférence. Si Philippe n’arrive pas à parler avec sa fille, c’est en raison de son travail, qui accapare peu à peu son intériorité. Jacques a sacrifié son mariage pour son activité professionnelle et Nicolas tente de trouver un équilibre entre sa future paternité et ses ambitions professionnelles.

L’omniprésence des rapports de force

Plus que le travail lui-même, le sujet central de cette pièce est en réalité le pouvoir, qui installe des rapports de force entre les trois cadres, mais également entre eux et la DRH. A travers des exercices, plus humiliants les uns que les autres, elle incarne les pleins pouvoirs de l’entreprise et la soumission de ses employés. Lorsqu’elle demande à Jacques de chanter « Ça plane pour moi » de Plastique Bertrand, le ridicule atteint son paroxysme. En acceptant l’exercice, Jacques se place en situation d’infériorité et affirme sa docilité. Malgré quelques réticences, les trois personnages vont participer, tout au long de la pièce, à tous ces exercices qui leur seront imposés. La DRH évalue ainsi leur capacité à obéir et teste les limites de leurs ambitions tout en créant de la compétition entre eux. Malgré la rigidité et la cruauté qui émane de cette figure, le texte de Thierry Debroux, ne manque pas d’humour. L’enthousiasme exagéré de cette femme vis-à-vis du système qu’elle défend suscite le rire. Son attitude cynique et l’indifférence qu’elle porte à Philippe, Jacques et Nicolas sont ici les principaux ressorts du comique.

En ce qui concerne le personnage de la DRH, pour laquelle la voix de Shanghai est une « drogue dure », on se demande si elle est également une victime de la mondialisation, ou si elle a réussi à tirer son épingle du jeu en adoptant l’attitude que l’on attendait d’elle ? La réponse semble bien se trouver dans un bref coup de fil qu’elle passera à sa fille …

 

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