Voyage au bout de la nuit

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
Les Biches / conception et jeu Françoise Boillat, Rachel Esseiva Heger et Johanne Kneubühler – Cie du Gaz / Théâtre 2.21 à Lausanne / du 13 au 16 mars 2014 / plus d’infos

© Xavier Voirol

Entre théâtre et performance, Les Biches propose une expérience aussi angoissante que fascinante, à la croisée de l’effroi et de l’empathie et au cœur de l’univers dérangé des tueurs en série. Davantage réflexion artistique sur un lugubre sujet que simple divertissement, cette création emmène le spectateur au sein des plus obscurs tréfonds de l’âme humaine.

Les portes s’ouvrent sur une musique festive. Les spectateurs entrent dans la salle le sourire aux lèvres en entendant cet air entraînant. Une fois à l’intérieur de la petite et sombre salle 1 du théâtre 2.21, ils déchantent pourtant aussitôt en se retrouvant directement confrontés à trois corps de jeunes femmes dispersés sur la scène, culottes baissées. Plus proche de celle d’une cave obscure où gisent trois cadavres que de celle d’un espace de divertissement, l’atmosphère devient alors fort dérangeante. Sur le mur sont projetées des citations de tueurs en série réels – toujours accompagnées de cette entêtante chanson de variété particulièrement enjouée. Tout le spectacle sera ainsi construit, alternant instants frisant l’horreur et moments légers au ton licencieux composés de plaisanteries grivoises. L’humour noir semble en effet indispensable ici pour accéder à l’univers complexe et perturbé des serials killers.

Car c’est bien ce monde ambigu qu’a voulu explorer la Compagnie du Gaz. Fondée en 2003 pour la création d’un feuilleton théâtral intitulé Dysfonctions et Maltraitances, joué l’année suivante à La Chaux-de-Fonds, elle s’était alors déjà spécialisée dans l’humour noir. A présent, la même compagnie a choisi de traiter un sujet macabre et hélas toujours actuel : les assassins récidivistes. Terrifiants mais captivants, ils sont omniprésents dans les romans ou films policiers et spécialement visibles dans plusieurs nouvelles séries américaines telles que Dexter (Showtime) ou plus récemment Hannibal(NBC). Néanmoins, ce n’est pas dans le but de « faire peur » ou « se faire peur » que les trois conceptrices du projet, Françoise Boillat, Rachel Esseiva Heger et Johanne Kneubühler, ont décidé de travailler sur cette thématique. Elles proposent uniquement une réflexion, se demandant comment un être humain peut commettre des actes aussi abjects que la torture, le viol ou le cannibalisme. Elles placent ainsi le spectateur dans une situation désagréable et gênante, à mi-chemin entre le dégoût et la fascination, entre le rejet et la pitié. Pour y parvenir, un long travail de préparation a été entrepris, dont la matière principale a été les témoignages véridiques de tueurs en série et de certains rescapés. Les études réalisées par Stéphane Bourgoin, écrivain français et libraire spécialisé dans la criminologie, dont la femme a par ailleurs été sauvagement abusée avant d’être assassinée, sont venues compléter les sources. En résulte une présentation de divers psychopathes, admirablement interprétés, évoquant leur première expérience sexuelle déviante ou leur meurtre d’une manière atrocement banale. Ils racontent comment ils ont tué, découpé et même ingurgité leur victime d’un air naturel et innocent. Ce décalage entre la violence extrême des faits exposés et le ton décontracté des intervenants glace le sang.

Heureusement, entre ces redoutables monologues, d’autres scènes plus légères apportent donc un peu d’oxygène et de décontraction. Comme ce passage sur la préparation du cocktail « Le Petit Grégory », composé d’une « larme de gin » et d’une « rivière de tonique », où l’on plonge un morceau de sucre attaché à une olive. Le nom du breuvage fait référence à l’affaire Grégory, ce meurtre d’un jeune garçon de quatre ans dont le corps a été jeté dans la rivière la Vologne en 1984. Cette scène, jouée dans Les Biches par les trois actrices, est en réalité extraite du film C’est arrivé près de chez vous, le premier long-métrage de Benoît Poelvoorde sorti en 1992. Clin d’œil à cet incontournable reportage fictif qui raconte l’histoire d’un tueur à gages non sans humour noir, cette scène reprend mot pour mot le savoureux dialogue décalé clamé autrefois par l’acteur et réalisateur belge.

Indispensable outil pour accéder au monde malade et malsain des tueurs en série, l’humour grinçant permet ainsi de guider le public. Voyage dans les tréfonds de l’âme humaine, Les Biches bouscule afin de susciter des sentiments variés, allant de la colère au dégoût, en passant par la fascination voire par une éventuelle compassion coupable. Que de frissons, face à ces récits fragmentés des célèbres meurtriers multirécidivistes, dont le vampire de Brooklyn, l’ogre de Santa Cruz ou encore le sadique de Romont ! A expérimenter sans attendre au théâtre 2.21 jusqu’au 16 mars.

 

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