Eros et thanatos

Par Delphine Gasche

Une critique du spectacle :
Misterioso 119 / de Koffi Kwahulé / mise en scène Cédric Dorier / Théâtre de Vidy à Lausanne / du 11 au 30 mars 2014 / plus d’infos

© Mario Del Curto

A travers sa mise en scène de Misterioso-119, Cédric Dourier offre une fable étonnante, dérangeante et fascinante. Une fable qui force à la réflexion et à l’introspection.

Dès le début de la pièce, on pressent le drame. Tout le monde le sait, même la future morte : bientôt il y aura un meurtre. Un meurtre ou plutôt un sacrifice nécessaire et indispensable pour que tout revienne à la normale dans la prison où se déroule notre histoire. L’élément perturbateur à éliminer ? Une intervenante artistique sans parents, sans enfants, sans amis et sans aucune autre attache, mandatée pour monter un spectacle de pom-pom girls avec onze des détenues.

Des solos troublants

En tout, ce sont donc douze femmes qui évoluent devant les yeux médusés du public. Individuellement ou en groupe, elles racontent leur vie, leurs malheurs et leurs plaisirs passés. Leurs monologues mettent mal à l’aise le spectateur, car ils le confrontent à des situations dérangeantes. L’une des prisonnières explique comment elle a fait passer sous les rails du métro son compagnon qui l’humiliait. Une autre raconte son enfance terrible : régulièrement elle se faisait violer par son père et sa mère fermait les yeux. Une troisième révèle comment elle a tué sa fille d’un mois, non désirée, parce que cette dernière l’avait soi-disant appelée « maman ».

Des chœurs énigmatiques

Leurs interventions de groupe, quant à elles, laissent le spectateur dans une féconde perplexité. Chacune de leur côté, les onze voix des prisonnières racontent alternativement des bribes de leur propre histoire. Chaque réplique est courte et sans lien avec la précédente ou la suivante. Le défi lié à la compréhension est accentué par la rapidité avec laquelle le tout s’enchaîne. Le public est décontenancé et perdu. Il ne parvient ni à suivre le fil de ce qu’on lui raconte, ni même à déceler qui dit quoi. Un effet voulu et un choix de mise en scène excellent qui retransmet parfaitement l’esprit de Koffi Kwahulé. L’auteur ivoirien, récemment récompensé du Prix Edouard Glissant pour l’ensemble de son œuvre, avait confié lors d’une interview qu’il voyait en ce groupe de pom-pom girls « l’avatar ultime du chœur grec antique, un chœur qui n’a plus rien à dire et qui se contente de bribes de chants vides de sens, des sortes de jappements, le chœur d’une humanité qui ne parvient plus à faire communauté en dépit de toutes nos machines de mise en relation ».

Et des duos surprenants

A mi-chemin entre ces deux types d’interventions, il y a les duos ou pseudo-duos. Ce sont eux qui font avancer l’action, en dévoilant petit à petit les tensions et les enjeux sous-jacents des relations entre ces femmes. Déclarations d’amour ou déclarations de haine : les deux s’entremêlent pour ne faire qu’un. Cette alliance des contraires est particulièrement visible à travers la relation entre l’intervenante extérieure et la prisonnière aux cheveux rouges. Elles se détestent et s’adorent alternativement tout au long de la pièce, pour finir par se haïr et s’aimer simultanément. Quelques répliques lancées par l’une ou l’autre traduisent également cette union de l’amour et de la haine. La détenue aux cheveux rouges explique qu’« on ne tue jamais que ceux que l’on aime » ; celle à la trop grosse poitrine parle d’« un homme qu’ [elle] pourrai[t] tuer d’aimer ». De même, la musique répétitive et obsédante que l’on entend sans cesse ne laisse personne indifférent. Certaines prisonnières l’aiment. Les autres la détestent.

Perturbante et déroutante, la mise en scène de Cédric Dourier confronte le spectateur à des réalités pénibles qu’il préfère habituellement ignorer. Mystérieuse et complexe, elle l’oblige à s’interroger sur les liens entretenus par les pulsions destructives que sont l’amour, la haine et la mort.

 

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