Le désert métaphysique de Winnie

Par Laura Pallù

Une critique du spectacle :
Oh les beaux jours / d’après Samuel Beckett / mise en scène Anne Bisang / La Comédie de Genève /du 4 au 22 mars 2014 / plus d’infos

© Carole Parodi

La scène présente Winnie, l’héroïne de la pièce, encastrée jusqu’à la taille dans un mamelon de sable. A ses côtés, elle garde son sac contenant des objets. Derrière elle, caché par la colline de sable, il y a son taciturne mari Willi, lui aussi prisonnier de ce désert métaphysique.

Chaque jour, Winnie se réveille à moitié enterrée dans le sable. Elle n’a aucun but particulier dans la vie. A part son vieux mari Willi, qui apparaît de temps en temps, elle est abandonnée à elle-même. Les activités de Winnie se réduisent à faire sa toilette et passer le temps en causant toute seule, en attendant que la journée finisse. Chaque jour, la même chose.

Comment ne pas devenir fou dans un tel cauchemar ? Ici réside la grande force de l’héroïne de cette comédie tragique On s’émeut devant l’inébranlable enthousiasme de Winnie, laquelle, face à l’ennui de la routine, trouve chaque jour, malgré tout, quelque chose de merveilleux pour aimer la vie. Comme une stoïcienne, elle ne se laisse pas décourager devant les difficultés. Elle surmonte avec ses monologues les longues heures vides de la journée. Même si son mari ne lui parle presque plus, elle continue à le chercher, à lui poser des questions. Elle éprouve encore des émotions quand elle pense aux beaux souvenirs du passé, elle se préoccupe encore du futur, elle s’étonne des petits événements banals de la vie de tous les jours. Le jour où le sable arrive à la recouvrir jusqu’au cou, elle a encore la force de se réjouir de voir son vieux mari taciturne.

La pièce propose une réflexion sur la condition humaine. Dans cette œuvre, Beckett semble avoir une vision pessimiste de la vie. Cependant, l’attitude stoïcienne de Winnie est aussi consolatrice parce qu’elle nous montre la puissance de la volonté d’exister de tout être vivant. En effet, Winnie est une femme qui s’efforce d’échapper à la vieillesse en faisant sa toilette et en se gardant élégante pour être encore d’aspect agréable, même si plus personne ne la regarde. Elle refuse son isolement en s’obstinant à parler et parler sans que personne ne l’écoute. Elle prie encore Dieu et elle se donne encore le bonjour à elle-même. Ces actes, qui semblent pitoyables dans une situation comme celle dans laquelle elle se trouve, se transforment paradoxalement en actes d’une grande dignité.

Toute la force de cette pièce réside dans la grande capacité du dramaturge à parvenir à maintenir un registre comique puissant dans une telle situation tragique. Les thèmes existentiels, comme celui de la solitude et de l’inexorable corruptibilité du corps humain, sont abordés dans cette œuvre avec ironie. L’humour noir de Beckett nous invite à rire face à l’absurdité de la vie de tout être humain.

L’interprétation de Christiane Cohendy restitue bien le caractère à la fois burlesque et tragique de l’œuvre de Beckett. En dépit du fait que le corps de l’actrice est à moitié enterré, la voix et la gestualité du visage et des mains animent le monologue en nous captivant.

Pour la mise en scène, Anne Bisang a choisi d’ériger un mamelon en faux sable dominant toute la scène. Dans le mamelon, il y a un bateau à moitié encastré. Le matériau sableux de la colline et la présence d’un bateau évoquent une plage. L’idée implicite du naufrage suggérée par le bateau à moitié enterré symbolise peut-être la fin d’un voyage, le voyage de Winnie, qui est arrivée à la fin de sa vie. Derrière la colline, une projection sur la paroi du fond reproduit l’image d’une étendue désertique infinie. Dans cette scénographie, la lutte de Winnie contre la mort semple être associée à la lutte pour la survie d’un marin naufragé et abandonné à lui-même sur une île déserte. Le spectacle propose donc une interprétation très poétique du portrait beckettien de la nature humaine.

 

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