Immuables et encombrants : quand les souvenirs paralysent

Par Deborah Strebel

Une critique du spectacle :
La Pierre (Der Stein) / de Marius von Mayenburg / mise en scène Gianni Schneider / Théâtre La Grange de Dorigny / du 9 au 19 janvier 2014

© Mario Del Curto

En 1993, dans une Allemagne fraîchement réunifiée, grand-mère, mère et fille retrouvent leur ancien domicile familial. Tandis que ce réemménagement entraîne une quête de vérité chez la plus jeune, il fait ressurgir les plus sombres souvenirs chez l’aînée. Un conflit générationnel s’installe alors. La jeunesse part interroger le passé, tandis que l’ancienne génération cherche à enterrer l’indicible.

Alors qu’Heidrun et Hannah s’apprêtent sereinement à prendre le thé, Witha, la grand-mère, est recroquevillée sous la table les mains sur les oreilles, se balançant d’avant en arrière comme pour se rassurer. Le fait de réintégrer la maison où elle vivait avant le mur, mais aussi pendant la Seconde Guerre mondiale, ravive les plus pénibles souvenirs chez la vulnérable vieille dame. À vrai dire, personne ne se sent à l’aise dans cette maison chargée d’histoire. Même la petite n’a qu’une envie : s’enfuir en Amérique. « Ma place n’est pas ici » remarque-t-elle déjà au début de la pièce. Au sein de cette atmosphère lourde et pesante, des fantômes tout droit ressurgis du passé défilent. Ces revenants révèlent peu à peu le récit de cette famille allemande. Tout commence en 1935, lorsque le mari de Witha profite du fait que son supérieur hiérarchique et sa femme, juifs, soient contraints à l’exil pour racheter leur maison à bas prix. Les années passent. Les façades sont continuellement repeintes car des inscriptions racistes apparaissent de temps à autre, les vitres sont également changées régulièrement car des pierres sont lancées à travers les fenêtres. Fin de la guerre, l’Allemagne a perdu. Le père, nazi, ne supporte pas la défaite et met fin à ses jours. Suicide inavouable : Witha se retrouve prise au piège. Plus tard, elle parlera à sa fille de son père. Elle le présente comme un résistant ayant sauvé une famille juive en lui donnant de l’argent pour s’échapper. Elle montre la même pierre qui avait brisé en mille éclats la fenêtre en affirmant que celle-ci fut jetée sur son glorieux mari pour avoir aidé l’ennemi. Fière de son papa, Heidrun fait de la pierre son porte-bonheur, et aimerait l’emmener avec elle lors du déménagement. Witha préfère l’enterrer pour mieux l’oublier. La pierre sera cependant plus tard déterrée, accompagnée des abjectes réminiscences qu’elle évoque, faisant simultanément ressurgir non-dits et souffrances. Ces honteux souvenirs hantent la matriarche. Par de subtiles projections sur le décor et à même les personnages, ils sont omniprésents et paralysent toute la famille. Sans père ni grand-père, Hannah souhaite faire plus ample connaissance avec ces deux figures centrales de la famille et interroge le passé – mais sa démarche est freinée par les discours confus de sa grand-mère.

D’un père germanique, Gianni Schneider a plusieurs fois traité de l’histoire allemande, en particulier des deux Guerres mondiales. Il y a deux ans, avec La Résistible ascension d’Arturo Ui, il avait notamment évoqué avec brio la montée du nazisme en la transposant dans un contexte capitaliste contemporain. Après donc avoir examiné en 2012 les mécanismes ayant permis à Adolf Hitler d’accéder au pouvoir, le metteur en scène romand revient et s’interroge désormais sur l’héritage que laisse le lourd passé de l’histoire allemande aux générations actuelles et futures. Au début des années 1990, l’Allemagne prend un nouveau départ, mais comment reconstruire sur un champ de ruines, comment panser des blessures encore vives ? Gianni Schneider a trouvé avec le théâtre le meilleur moyen de s’exprimer pour s’engager « poétiquement et politiquement », comme il l’explique lui-même. Militant à la scène comme à la vie, il se donne pour mission de changer le monde en exposant ses injustices et autres dysfonctionnements.

La Pierre présente justement une famille dysfonctionnelle dont la matriarche se retrouve constamment confrontée à un passé torturant dont elle ne cesse de chercher à se distancer. Elle dissimule toutes traces de ce passé gênant, qu’il s’agisse de lettres ou d’une insigne nazie. Accordant une place prépondérante aux silences, aux regards, le jeu se ralentit, se fige. Une certaine lenteur embarrassante s’installe, rendant insoutenable le trouble dans lequel baigne cette famille.

Spectacle au rythme marqué par les silences et par les visions qui obsèdent les personnages, La Pierre explore les confins d’une mémoire aussi politique qu’historique, aussi personnelle qu’universelle.

 

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