Le savant de ces dames

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
Les Femmes savantes / de Molière / mise en scène Denis Marleau / Théâtre de Vidy / du 29 octobre au 2 novembre / plus d’infos

© Stéphanie Jasmine

© Stéphanie Jasmine

C’est un Trissotin aussi élégant que clownesque que nous pouvions découvrir ces derniers jours au Théâtre de Vidy, dans la dernière création du metteur en scène québécois Denis Marleau. L’arrivée inattendue du pédant en Vespa reflète par son humour le choix plaisant de la transposition du cadre des Femmes savantes de Molière aux années 1950 ? transposition justifiable mais qui ne convainc pas sur tous les plans.

Du dedans au dehors

Une grande terrasse avec un bassin au milieu. Une jeune femme en robe claire fait son entrée et s’installe sur un transat. Elle repositionne son chapeau et se plonge dans la lecture d’un magazine féminin consacré au mariage. Un deuxième personnage, sa sœur aînée, s’avance à son tour sur la scène. Elle est en tenue de bain et semble chercher un peu de fraîcheur à l’extérieur de la maison. C’est sur cette image d’été très dolce vita que s’ouvre la comédie de Molière, abordant la pièce sous un jour nouveau. On ne s’immisce plus dans des intérieurs bourgeois pour surprendre in media res les affaires privées d’une famille en désaccord. Ici, les personnages quittent les murs pour s’exposer aux regards.

A l’origine, le spectacle de Denis Marleau est la réponse à une invitation de la part de la direction culturelle du château de Grignan, situé dans la Drôme. Au sein de ce site patrimonial se déroulent chaque été les « fêtes nocturnes », un événement culturel qui propose au public de découvrir une pièce classique, représentée en plein air durant deux mois. Le metteur en scène, sensible à l’histoire des lieux (Madame de Sévigné, entre autres, y a passé ses derniers jours), affirme s’être assez rapidement orienté vers Molière, en sachant que cette décision représentait un défi puisqu’il s’agissait de sa première adaptation d’un texte de cet auteur. Ainsi, influencé par le lieu et par le climat sous lequel la pièce allait être jouée, Marleau a pris le parti d’emmener les personnages à l’extérieur et de faire disparaître les intérieurs, dont seuls divers tissus projetés sur un grand écran en fond de scène gardent encore la trace.

Des personnages en folie

Dans cette configuration nouvelle, les personnages sortent de la maison pour entrer en scène, et y entrent lorsqu’ils sortent de scène. Les passages d’un acte à l’autre se font en douceur, dans un accompagnement musical. Les différents personnages s’installent dans le décor de manière décontractée, tels des vacanciers, et sont souvent suivis des laquais, qui apportent des moments ludiques (lorsqu’ils jonglent avec des verres par exemple, avant de les servir) dont on se réjouit et qu’on regrette d’être si peu nombreux dans cette mise en scène qui manque parfois de folie.

De la folie, il y en a pourtant chez certains personnages, que les comédiens incarnent à merveille. C’est le cas notamment de Trissotin, pédant dans l’excès et intéressé par l’argent, qui sème la discorde dans la famille dirigée par Philaminte, dont le mari se laisse mener par le bout du nez. La maîtresse de maison ainsi que sa belle-sœur Bélise et sa fille aînée Armande sont des femmes instruites qui préfèrent ? ou croient préférer ? les plaisirs de l’esprit aux plaisirs du corps. Elles sont en admiration devant ce cher Trissotin, qui n’inspire aucune confiance à Chrysale, père de famille peu affirmé, et qu’Henriette, qui rêve d’épouser Clitandre, a en horreur. Mais lorsque Philaminte veut imposer à Henriette Trissotin comme époux, les événements se gâtent.

Molière, féministe d’un autre temps ?

Des femmes qui s’instruisent, des hommes qui se soumettent : dans ce féminisme avant l’heure, on comprend le choix de Denis Marleau quant aux costumes et au décor ancrés dans les années 1950, période durant laquelle les femmes commençaient leur chemin vers l’émancipation. Cependant, cette démarche ne va pas toujours très bien avec les allusions socio-historiques propres au XVIIe siècle qui apparaissent dans le texte. Notons par exemple un débat sur la cour entre Clitandre et Trissotin, qui n’a plus lieu d’être au milieu du XXe siècle. A l’inverse, en soulignant les traits féministes de ces héroïnes, Marleau donne à la raillerie une victime inattendue: le personnage d’Henriette incarnait, dans les milieux que fréquentait Molière, des valeurs positives car il faisait preuve de mesure et d’une lucidité indéniable. Il devient ici naïf et un peu « fleur bleue », et on ne peut que se moquer de l’ignorante, lorsqu’elle avoue ne rien connaître du grec et du latin, la bouche encore pleine de chips et la posture enfantine.

Assister à ce spectacle s’avère en somme très agréable : on entre impatient dans le théâtre et on en ressort content et rafraîchi par cette promenade estivale. Mais peut-on vraiment entreprendre un tel saut dans le temps, sur le plan de la scénographie, sans porter parfois atteinte à l’esprit du texte de Molière ?

 

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