L’œuvre d’art de Denis Marleau

Par Jonas Guyot

Une critique du spectacle :
Les Femmes savantes / de Molière / mise en scène Denis Marleau / Théâtre de Vidy / du 29 octobre au 2 novembre / plus d’infos

© Stéphanie Jasmine

© Stéphanie Jasmine

Pour la première fois, Denis Marleau met en scène du Molière. Cette nouvelle expérience donne lieu à un spectacle très esthétique où la femme est à l’honneur.

Le recours à l’audiovisuel

En entrant dans la salle, le regard du spectateur se pose sur le bassin circulaire rempli d’eau, s’enfuit par une série de marches, passe sous une fine arcade en fer forgé, puis s’arrête sur la projection d’un imposant bâtiment qui occupe le fond de la scène. Deux petits buis de part et d’autre de l’édifice apportent une touche de vert sur un ensemble de tons chauds typiquement provençaux. Le bâtiment n’est autre que le Château de Grignan où le spectacle de Denis Marleau a été créé durant l’été 2012. La lumière s’éteint dans la salle et aussitôt la scène s’anime, des personnages défilent sur l’écran, ils entrent et sortent du bâtiment comme des figurants au fond de la scène. Quelques instants plus tard, la projection se fige et les comédiens font leur entrée.

Durant toute la pièce, Denis Marleau communique au public son goût pour l’audiovisuel, projetant sans cesse en arrière-fond des gros plans sur des tissus à motifs floraux. Ces projections rappellent les robes portées par les comédiennes, ces images apparaissent puis s’estompent au gré de l’entrée des personnages féminins, relevant d’un certain esthétisme et montrant la variété des figures féminines. Les vidéos sont réalisées par Stéphanie Jasmin qui codirige avec Denis Marleau la Compagnie UBU depuis 2000. Tous deux partagent une attirance pour le septième art ; ils ont notamment travaillé sur une projection audiovisuelle qui animait une trentaine de mannequins dans la grande exposition « La planète mode de Jean Paul Gautier », au Musée des beaux-arts de Montréal.

Le texte de Molière se fige dans une très belle fresque que peint Denis Marleau. Les comédiens se retrouvent très souvent immobiles et alignés sur scène comme les personnages d’une peinture ce qui donne lieu à de magnifiques tableaux. Les ondulations des tissus en arrière-plan apportent un peu de mouvement à la pièce tout comme la présence de deux jongleurs qui interviennent à quelques reprises. On regrettera peut-être que ces deux circassiens ne soient pas plus présents dans la mise en scène, tant leurs interventions constituent un apport intéressant au texte. Dans une jolie représentation de marionnettiste, ils démontrent notamment le rôle de pantin que joue le personnage de Chrysale par rapport à sa femme.

Trissotin et la pédanterie

Le jeu de Carl Béchard, qui incarne le rôle de Trissotin, rend parfaitement cette suffisance dont le personnage est empli. La déclamation de son banal sonnet coïncide parfaitement avec son périlleux exercice d’équilibriste autour du bassin. A plusieurs reprises, il risque de chuter, menaçant par là même de faire tomber le voile sur sa supercherie, mais l’aveuglement de ses auditrices le sauve de sa misérable tentative d’écriture. Les mouvements grotesques et la perruque excessivement longue sur le devant, rappelant la coiffure d’Elvis Presley, rendent ce Monsieur Trissotin tout à fait ridicule et antipathique. Une lecture contemporaine de la pièce aurait pu cependant mettre davantage en avant l’opportunisme de Trissotin face à ces femmes qui en sont finalement des victimes. Le personnage apparaît dans la pièce, comme Tartuffe, à partir de l’acte III seulement, après tous les autres. Le spectateur, dont la curiosité à son égard a été suscitée, attend son entrée en scène avec impatience. Mais la représentation de Denis Marleau ne joue pas sur cette attente. Son parti-pris est d’avoir porté les figures féminines sur le devant de la scène, au détriment parfois de cette figure si intéressante de Trissotin. Il est vrai que Molière donnait déjà, dans sa comédie, une importance toute particulière aux personnages féminins.

Il ressort de ce spectacle une très belle fresque de la société du XVIIe siècle transposée dans les années 1950. Le choix de cette période permet de replacer le texte de Molière dans un contexte où le combat des femmes pour l’accès au savoir n’était pas encore gagné. Ainsi le discours réactionnaire de Chrysale sur la place des femmes et l’indignation des dames de sa maisonnée y garde toute sa pertinence…

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