L’horloger meurt (toujours) deux fois

Par Cecilia Galindo

Une critique du spectacle :
La Double Mort de l’horloger / d’après Ödön von Horváth / mise en scène André Engel / Théâtre de Carouge à Genève / du 26 novembre au 7 décembre 2013

Marc Vanappelghem

© Marc Vanappelghem

Deux pièces, deux meurtres et deux suicides : dans ce diptyque macabre proposé par le metteur en scène français André Engel et représenté jusqu’au 7 décembre au Théâtre de Carouge, les spectateurs sont les témoins silencieux de grands et petits crimes. Une impression de déjà vu ? Rien d’alarmant, ce spectacle est une invitation à voir double.

Dans une musique inquiétante à la tonalité sombre d’un vieux polar, le public s’apprête à découvrir l’histoire d’un meurtre, racontée deux fois, dans deux versions qui s’éloignent et se rejoignent à la fois. Au premier coup d’œil, le décor est ambigu : on ne sait si ces façades grises sont intérieures ou extérieures. Le mobilier indique pourtant, si l’on y regarde de plus près, que nous ne sommes pas encore dans la rue des Maures mais dans le salon d’une maison familiale. Les pièces du décor se défont ensuite, tournent, roulent sur la scène et sont imbriquées différemment les unes dans les autres : le lieu change sous nos yeux. Des images des entrailles d’une horloge sont projetées sur les parois mouvantes. Bientôt, quelqu’un va mourir. Tic-tac. Tic-tac.

Deux meurtres pour le prix d’un

Meurtre dans la rue des Maures (1923) et L’Inconnue de la Seine (1933) sont deux pièces du dramaturge austro-hongrois Ödön von Horváth qu’André Engel, pour cette troisième rencontre avec l’auteur (il avait déjà monté Légendes de la forêt viennoise en 1992 à Bobigny et Le Jugement Dernier de 2003-2004 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe) a choisi de présenter conjointement afin de mettre en relief leurs échos et points communs. Dans la première, un homme bascule dans la folie après avoir assassiné sans préméditation un horloger auquel il a dérobé la marchandise précieuse. La police, alertée par les prostituées du quartier, se lance assez rapidement à la poursuite du meurtrier, et celui-ci préférera se faire justice lui-même en se pendant dans sa maison natale, cercle familial où il n’a plus sa place. Dans la seconde pièce, un homme dont l’espoir d’un futur confortable vient de voler en éclats s’associe à deux truands afin de cambrioler durant la nuit un magasin d’horlogerie. Mais le larcin mène au meurtre lorsque l’horloger surprend les voleurs. Heureusement, une inconnue au sourire mystérieux, unique témoin du crime, protégera le coupable en lui offrant un alibi.

Le principal lien entre ces deux textes, on l’aura deviné, est le pauvre horloger, dont la mort violente est à deux reprises le pivot central autour duquel gravitent les actions des différents personnages. Le metteur en scène prend d’ailleurs soin de mettre en avant ce personnage fantôme qui n’est qu’un passant dans le texte original. Figure malicieuse, remarquablement interprétée par Yann Collette, l’horloger Simon Kohn fait plus d’une apparition, hantant l’immeuble et les rues, dans la première comme dans la deuxième pièce. Dans L’Inconnue de la Seine, Engel situe les personnages dans le Paris des années 30 de manière explicite (alors que les didascalies indiquent que la pièce se passe dans une grande ville traversée par un fleuve, pas nécessairement à Paris) et donne un nom à celui qu’ Ödön von Horváth appelait génériquement l’Horloger : c’est le même nom que l’horloger de la rue des Maures, mais transposé à la française. Ainsi, Kohn devient Cohen dans cette atmosphère parisienne. Le nom est prononcé par Théodore, un autre personnage interprété par Yann Collette, dont le béret, le vélo et l’attitude guillerette rappellent vivement le Bourvil de La Traversée de Paris. L’horloger n’est pas uniquement un horloger. Il a une identité propre, un nom, une présence.

L’Histoire en marche

André Engel souligne en outre l’évolution historique qui se dessine en filigrane entre les deux pièces. « Bien qu’il ne soit pas dans notre intention de monter une pièce historique, cette dimension existe bien », explique le metteur en scène. Durant les dix ans qui séparent l’écriture des deux pièces, le nazisme est monté en puissance ; Hitler accède au pouvoir en 1933 : Engel évoque cette ascension effrayante à travers un intermède radiophonique qui mêle chanson et discours politiques de l’époque. La voix du Führer, grésillante, se fait entendre juste avant le début de la seconde pièce. Nous sommes en 1933, et s’appeler Cohen rend la vie moins facile.

La Double Mort de l’horloger, en réunissant deux textes d’Ödön von Horváth, dénonce à travers le sort d’un homme, tué deux fois sans raison, le caractère répétitif des lâchetés de l’humain. Les comédiens sont convaincants dans leurs rôles multiples, la scénographie mobile est intelligente par son aspect double et les deux histoires, malgré quelques longueurs, parviennent à captiver l’oreille et le regard. Qui n’a jamais été fasciné par le récit d’un fait divers ?

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