Les étrangers

Par Jehanne Denogent

Une critique du spectacle :
Valse aux cyprès / de Julien Mages / collectif Division / Théâtre de L’Arsenic / du 26 novembre au 5 décembre 2013

© Michel HOUSSIN

A l’Arsenic, le collectif Division présente une création au message puissant et corrosif sur le monde contemporain : il y a comme quelque chose d’absurde qui mine notre société.

Aujourd’hui, le monde est mort. Ou peut-être hier, ils ne savent pas. Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier… Ils sont quatre, quatre jeunes personnes, grains de poussière perdus dans les intempéries du XXIe siècle. Plus capables d’intégrer, d’accepter ou de s’accepter dans les rafales d’informations quotidiennes : 11’000 enfants morts en Syrie, la terre qui commence à vaciller, la disparition de l’ours blanc, la radicalisation politique en Suisse, … Comment l’individualité moderne peut-elle se construire là ? Elle tangue dans la culpabilité de ne rien pouvoir faire et même de ne savoir tenir un rôle infiniment trop grand pour ces quatre-là et pour nous. Le monde reste impénétrable aux coups portés pour le comprendre, à jamais campé dans l’absurde. Le moyen que ces personnages ont trouvé pour exister, seule retraite salvatrice, c’est la destruction, l’envie que tout disparaisse, de s’effacer soi-même pour ne plus souffrir la réalité. Les quatre âmes, face au vide qui se crée en eux, commencent à perdre leur ancrage, à dévier.

« Comment penser ce phénomène moderne que sont les tueurs de masser ? » Voici la question qui guide et sous-tend le travail du collectif Division. Ce sont des figures étranges et taboues, ces personnes qui, un jour funèbre, ont sombré dans l’extrême violence. Tenter de les déchiffrer, c’est déjà leur reconnaître un semblant d’humanité. Pour la plupart d’entre nous, ils resteront des monstres, immondes et étrangers. Pourtant Julien Mages et son équipe en font un portrait bien différent, celui d’êtres qui n’ont pas réussi à résister aux failles de la société et qui en concentrent les tares jusqu’à en défaillir. Ils effectuent une valse nerveuse qui les rapproche toujours plus près de la mort. C’est la fascination du morbide qui les attire, l’envie de se « foutre définitivement en l’air ».

Des destins si anormaux ne peuvent se tracer que de manière solitaire. Le monologue est ainsi une forme qui se prête avec justesse à la confession et à la solitude des personnages. Par ailleurs, elle donne aux talents des comédiens le temps de se développer : ils arrivent la plupart du temps à nous emmener au creux de leur monde. Pour rythmer ces textes, ils usent d’une série d’interrupteurs à même le sol, chacun de ces boutons enclenchant une lumière sur une partie de la scène et symboliquement de leur vie. Les paroles sont, comme les histoires, fractionnées. Le sens n’est pas à chercher dans un récit construit et linéaire mais dans la musique que créent ces différents morceaux d’univers. Il faut toutefois réussir à tenir ces particules ensembles ; elles ne sont malheureusement pas ici toujours aussi denses et égales.

Le questionnement qu’amène le collectif est cependant mille fois assez consistant pour combler les quelques moments creux. On y sent l’ébullition d’un théâtre actuel et engagé. L’écriture de Julien Mages est cousue dans les tumultes du XXIe siècle. Le jeune dramaturge a écrit et mis en scène plusieurs pièces depuis sa sortie de la Manufacture dont Etats des lieux en 2012 et Ballade en orage en 2013. Avec Frank Arnaudon, Roman Palacio et Athéna Poullos, ils forment le collectif Division. Ce magnifique collectif a fait le pari de bousculer l’opinion, de heurter et d’interroger. Pour que le spectateur les accueille avec cris de haine ou murmures d’approbation, mais qu’il ne reste jamais indifférent.

L’Arsenic (Lausanne), du 26 novembre au 5 décembre.

 

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