Avancer masqué pour mieux se libérer

Par Sophie Badoux

Une critique du spectacle :
La Maison d’Antan / mise en scène Oscar Gomez Mata / Compagnie l’Alakran / (Théâtre Saint Gervais / Théâtre Les Halles de Sierre / Arsenic)

© N. Baixas

Le révolté de la scène genevoise Oscar Gomez Mata met en scène pour sa dernière création La Maison d’Antan – une fable utopiste de Robert Louis Stevenson, dans laquelle liberté rime avec absurdité. Une quinzaine d’adolescents et trois comédiens professionnels incarnent avec brio l’histoire de Jack, un enfant qui tente de se délivrer de ses chaînes. Entre pédagogie et magie, la formule fonctionne.

Le monde d’Antan, c’est tout d’abord cette vieille salle du Faubourg à Genève avec son parquet de bois, son plafond en boiseries et ses vieux balcons du début du XXe siècle. Un lieu qui transporte immédiatement le spectateur dans une autre temporalité. Celle du conte – une forme qu’affectionne Oscar Gomez Mata – où vont se brouiller les frontières du réel et de l’imaginaire pour prendre une forme inédite le temps d’une représentation. Le noir se fait, la magie peut opérer.

Première vision ensorcelante. Dans une forêt clairsemée de bâtons, apparaissent et disparaissent dans un clignotement de lumières aveuglantes de jeunes sorciers masqués, hantant le bois d’Antan. Le monde envoûtant du conte nous absorbe. Mais on nous prévient aussi : « la réalité c’est tout droit ». Car, que le spectateur ne s’y trompe pas, sous couvert de fable, la dernière création du metteur en scène hispano-genevois aborde bien des thématiques qui interrogent concrètement notre société actuelle. La peur et la stigmatisation de l’étranger, les relations entre les générations, les combats de l’adolescence, la possibilité d’être libre, l’histoire, l’identité ou la question de la transmission.

Au travers du prisme des Jack

« Dès qu’un enfant était en âge de parler, on lui mettait les fers ». Le décor est planté. Les jeunes, qui ont repris leur apparence d’adolescents, se présentent affublés de leur jeans et t-shirts colorés. « Je m’appelle Jack, j’ai onze ans et j’habite aux Charmilles ». Chacun leur tour, se démarquant de la masse des multiples Jack qui traversent la scène d’un côté à l’autre, ils affirment au micro leur identité, leur différence et leur combat commun : « Je m’appelle Jack, j’ai quinze ans et je refuse ! »

Mais pourtant leur refus est bien vite confiné derrière les parois vitrées qui entourent la scène. Enfermés loin du monde des adultes, ils regardent passivement les trois comédiens apparus sur scène conter leur histoire. On regrette presque que ce soit d’abord aux adultes de contester, de se rebeller, de narguer le public ou de taguer le portrait de Stevenson projeté sur un immense voile recouvrant la scène.

Retournement imprévu

Les comédiens – Jean-Luc Farquet, Esperanza López et Valerio Scamuffa – dont le jeu de gestes légèrement stéréotypé par moment mais soulignant le plus souvent le texte avec intelligence – insufflent un humour potache au spectacle. Ils racontent, alors que les jeunes gens ponctuent la narration de leurs chants sur de superbes musiques qui transfigurent la fable. Si les ados veulent se délivrer de leurs injustes chaînes qui leur enserrent la cheville droite, ils doivent toutefois selon la légende, se rendre dans la Maison d’Antan et vaincre par trois fois le sorcier qui y vit. Mais même si le héros suivra à la lettre les indications du conte, ses efforts n’en seront pas pour autant récompensés. Au contraire. Une fois délivré de ses fers, Jack se rend compte que le peuple n’aspire qu’à se contraindre par d’autres croyances, d’autre fers, rendant toute idée de liberté vaine.

© S. Luncker

Que reste-t-il alors de la morale du conte ? Une structure faite de triangles de bois, construite collectivement par les ados et les adultes lors d’une longue scène finale. « Combien de temps serez-vous capables de nous laisser pour construire ? » La phrase adressée au public résonne comme la requête de toute une génération. Représentante du succès du collectif et des liens tissés, la structure s’élève pour flotter au milieu de la scène comme un totem permettant de lever le masque sur l’absurdité de la vie et d’en révéler l’essentiel. Se libérer, ce n’est pas nécessairement rompre ses liens. Mais bien plutôt les renforcer.

Sophie Badoux

Théâtre St-Gervais Genève, du 1er au 12 octobre 2013

Théâtre les Halles de Sierre, les 18-19 et 24-25 octobre 2013

Théâtre Arsenic Lausanne, du 11 au 14 décembre 2013

 

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