Nina Simone (3/3)

« All I want is equality »

Quand Nina Simone chante contre les discriminations (1959-1970) [3/3]

Par Noé Rouget

3. Réagir aux événements et dénoncer les attaques contre le mouvement

L’exemple le plus flagrant de l’attention que peuvent porter ces chanteuses au mouvement se trouve dans les reprises que Nina Simone fait de la chanson de Bob Dylan « The Times They Are A-Changin’ » et celle de Billy Taylor « I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free ». Ces deux chants sont repris par le mouvement comme des hymnes lors des manifestations, marches et autres concerts organisés par les activistes. Mais les chanteuses réagissent aussi plus directement aux événements qui rythment la lutte pour les droits civiques, l’exemple le plus connu en est « Mississippi Goddam ».

Cette chanson est composée par Nina Simone à la suite de l’explosion d’une bombe dans une église noire de Birmingham, en Alabama, le 15 septembre 1963. L’attentat perpétré par des suprémacistes blancs tue quatre jeunes filles noires. Cette chanson est pensée comme une arme par son auteure : celle-ci ne connaît rien à la violence et aux balles, elle se rabat donc sur la musique pour se battre. Dès le refrain, répété deux fois en introduction, Nina Simone s’attaque aux principaux États ségrégationnistes :

Alabama’s got me so upset
Tennessee made me lose my rest
And everybody knows about Mississippi Goddam

L’Alabama est le premier État à figurer sur la liste. La raison en est probablement l’attentat de Birmingham, mais l’Alabama a été le théâtre de plusieurs événements dans le mouvement pour les droits civiques aussi bien que d’attaques violentes contre celui-ci. C’est de cet État que repart la lutte, avec le boycott des bus de Montgomery en 1955 et 1956. Les freedom rides de 1961, qui ont pour but de juger si la déségrégation dans les transports est appliquée, provoquent des arrestations – comme dans d’autres États – et des lynchages. Les bus sont parfois même brûlés avec les riders à l’intérieur. La ville même de Birmingham est le lieu de manifestations violemment réprimées quelques mois avant l’attentat. Le Tennessee, quant à lui, est l’État d’origine du Ku Klux Klan tandis que sa population est très réfractaire à la déségrégation. L’État le plus connu pour la violence de sa ségrégation reste cependant le Mississippi. Les riders y sont arrêtés, les lynchages sont fréquents mais l’événement le plus marquant est l’assassinat de la figure du NAACP au Mississippi, Medgar Evers, en juin 1963, tué d’une balle dans le dos.

Avec la critique des États ségrégationnistes, Nina Simone ajoute dans son deuxième couplet, à la fois les images de la violence avec laquelle répondent les défenseurs de la ségrégation, que l’absurdité de leurs actions :

Hound dogs on my trail
School children sittin’ in jail

Le premier vers représente cette violence : pourchassés par des chiens de chasse, les noirs sont l’objet de lynchages, de violences de toutes sortes. Nina Simone aurait pu en citer d’autres, comme les jets d’eau à forte pression utilisés par la police, les coups de matraques, ou les tirs d’armes à feu. Cette violence contraste avec le pacifisme que proclame à cette époque la majorité du mouvement et les plus grandes associations engagées. Le deuxième vers exprime un sentiment d’aberration face aux pratiques de la police qui arrête les étudiants et même les enfants lorsque ceux-ci s’engagent dans les activités de protestations non-violentes. Les jeunes du mouvement s’engagent beaucoup dans les freedom rides ou les actions de sit-in dans les espaces réservés aux blancs dans les cafés.

Nina Simone montre aussi l’absurdité des réponses qui sont données au mouvement. Elle critique d’abord ceux qui accusent les manifestants de communisme alors qu’ils ne demandent que l’égalité :

They try to say it’s a communist plot
All I want is equality

Mais le discours le plus dénoncé par la chanteuse est celui du gouvernement, avançant qu’il faut faire les choses doucement :

You keep on saying ‘Go slow!’
‘Go slow!’
But that’s just the trouble
‘Do it slow’
Desegregation
‘Do it slow’
Mass participation
‘Do it slow’
Reunification
‘Do it slow’
Do things gradually
‘Do it slow’
But bring more tragedy
‘Do it slow’

Dans cette partie de la chanson, Nina Simone met plusieurs éléments en avant. Elle remarque l’ampleur du mouvement (« Mass participation ») et des messages simples (« Desegregation », « Reunification ») auxquels le gouvernement répond en disant que les choses prennent du temps et qu’il faut être patient (« Go slow », « Do things gradually »), il avance en somme qu’un brusque changement de fonctionnement risque de faire dégénérer les choses. Pourtant, les événements montrent que les tragédies sont là depuis des années, qu’il s’agisse des actions des ségrégationnistes en réponse aux différentes manifestations, les lynchages de noirs, les assassinats d’activistes comme Medgar Evers ou l’attentat de Birmingham.

Si « Mississippi Goddam » nous en apprend beaucoup sur la vision qu’avait Nina Simone du mouvement vis-à-vis des ségrégationnistes et des partisans d’une déségrégation progressive, « Go Limp » nous éclaire davantage sur la manière dont elle voit les relations entre les différents courants au sein du mouvement. La chanson prend le point de vue du courant principal, celui de la non-violence avec Martin Luther King, sa Southern Christian Leadership Conference (SCLC) et d’autres associations qui suivent, pendant longtemps, cette façon de penser (NAACP, CORE, SNCC). Elle raconte le voyage d’une adolescente ou d’une jeune adulte voulant participer à une marche organisée par le NAACP mais dont la mère a peur qu’elle perde sa virginité. Sa fille la rassure, lui disant qu’elle saura se défendre et qu’elle ne cédera pas, mais elle rencontre rapidement un jeune homme à qui elle plaît. Nina Simone met ensuite en avant les méthodes de ce courant principal en présentant les instructions données en cas d’arrestation par la police :

One day at the briefing
She’d heard a man say,
« Go perfectly limp,
And be carried away. »

La suite du couplet tourne en dérision cette façon de protester :

So when this young man suggested
It was time she was kissed,
She remembered her brief
And did not resist.

En appliquant la non-violence dans une situation de séduction, Nina Simone tourne en ridicule l’attitude non-violente mais elle peut aussi sous-entendre le viol bien que la fin de la chanson ne montre pas une jeune fille qui souffre mais qui est plutôt rassurante envers sa mère. Pour comprendre la manière dont Nina Simone ironise sur la méthode non-violente, il faut s’attacher à l’enregistrement sur lequel elle a publié cette chanson pour la première fois : Nina Simone in Concert.

La forme du morceau est celle d’une ballade folk humoristique. L’humour est au centre de la chanson et Nina Simone fait rire son audience dès le milieu du premier couplet. La mère fait preuve d’une pudeur exagérée pour parler de la virginité de sa fille tout en faisant de celle-ci quelque chose de très important, de vital :

And if they steal your nuclear secret
You’ll wish you were dead.

La pianiste prend le temps de parler avec le public, de les encourager à chanter avec deux lignes de la chanson (« Singin’ too roo la too roo la too roo la hey »), elle oublie même le troisième couplet. Elle prend aussi des pauses lorsque l’audience rigole ou pour préparer un nouveau rire comme dans le deuxième couplet où la réaction exagérée de la jeune femme est à son tour tournée en dérision :

With a brick in my handbag
And a smile on my face
And barbed wire in my underwear
To shed off disgrace.

La pause entre le deuxième et le troisième vers permet de préparer le trait d’humour qui suit avec la mention du fil barbelé. Nina Simone joue aussi sur les rimes, lorsqu’au troisième couplet, après que la jeune fille rencontre le jeune homme qui cherche à la séduire, la chanteuse reprend :

And before she had time
To remember her brick…
They were holding a sit-down
On a nearby hay rig.

La pause qui suit « her brick » nous fait attendre une rime, comme le font certaines chansons dont le sujet sexuel est sous-entendu tout au long du texte. L’audience rit en attendant probablement que la rime soit « dick[1] ». Mais le rire dure et la chanteuse rit aussi, jusqu’à ce qu’elle reprenne le début de la phrase et évite la rime vulgaire. Le couplet décrivant les instructions puis le baiser vient ensuite, alors que l’ironie de la chanson est déjà bien en place.

Cette chanson rejoint donc l’idéologie de Nina Simone qui, comme nous l’avons mentionné plus haut, n’est pas non-violente. Le nombre de chansons dans lesquelles elle parle de révolution ou de réaction violente contre les restes de la pensée ségrégationniste en est d’ailleurs un exemple. Nina Simone a conscience que sa vision peut être stigmatisée, extrapolée, jusqu’à ce qu’on avance qu’elle veuille une suprématie noire – elle y fait d’ailleurs référence dans « Revolution », lorsqu’elle dit qu’on l’accusera de « prêcher la haine[2] ». Elle ne croit donc pas dans la non-violence – ce qui explique sa proximité avec les milieux jugés radicaux – et plusieurs de ses chansons y font référence comme nous avons pu le voir. Elle finit toutefois sa chanson en relativisant :

Oh Mother, dear Mother,
No need for distress,
For that young man has left me
His name and address.
And if we win
Tho’ a baby there be,
He won’t have to march
Like his da-ha-ha-da and me

Bien que Nina Simone ne croît pas que la méthode non-violente soit la meilleure solution pour faire avancer la cause noire, elle finit sur une note d’espoir en imaginant que la génération à venir n’ait pas à se battre comme la sienne.

Nina Simone chante en l’honneur de Martin Luther King, assassiné le 4 avril 1968, sur « Why? (The King of Love Is Dead) » écrit par Gene Taylor et publié sur ‘Nuff Said en 1968. Le morceau est enregistré trois jours après sa mort, le 7 avril, et dans sa voix, on peut sentir la peine de la chanteuse. Nous avons pu voir plus haut que Nina Simone ne partageait pas l’idéologie non-violente du leader de la SCLC, cela ne l’empêchait pas de beaucoup l’admirer et de voir en lui un espoir. Comme beaucoup de ses contemporains Africain.e.s-Américain.e.s, qu’ils militent ou non de manière pacifique, Martin Luther King était un symbole. Il ne faisait que « prêcher l’amour et la liberté pour les siens[3] ». L’injustice et l’absurdité de ce meurtre sont évoquées plus loin :

He was not a violent man.
Tell me folks if you can,
Just why, why was he shot down the other day?

Le non-sens de tuer un homme pacifiste et celui qui symbolise le combat non-violent dans le mouvement pour les droits civiques est abordé par de nombreux contemporains. Pour eux, la mort de Martin Luther King est aussi la fin de la lutte non-violente. La question de l’avenir du mouvement est soulevée à deux reprises, une première fois dans le sixième couplet :

Will my country fall, stand or fall?
Is it too late for us all?
And did Martin Luther King just die in vain?

L’anaphore de fall insiste sur la chute et sa probabilité, il est aussi souligné par sa rime avec all qui insiste par ailleurs sur l’universalité de l’effondrement, aussi bien pour le mouvement que le pays. La question est alors de savoir si tout le mouvement et tout le pays tombera avec la mort de Martin Luther King alors que celui-ci était le meilleur argument contre l’utilisation de la violence.

La deuxième mention de l’avenir intervient dans le huitième couplet, ce dernier étant repris et développé à la toute fin de la chanson :

Folks you’d better stop and think…and feel again,
For we’re heading for the brink.
What’s gonna happen now that the king of love is dead?

Ce dernier extrait peut faire référence aux émeutes qu’a déclenché l’assassinat dès le soir du 4 avril. Il paraît absurde de réagir violemment pour dénoncer la mort d’un homme non-violent. Mais la raison la plus probable de la présence de ce passage est que Gene Taylor, qui écrit la chanson, ne partageait pas forcément les vues révolutionnaires de Nina Simone.

Les paroles interrogent aussi sur la violence que subissent les Africain-e-s-Américain-e-es et posent la question suivante : quand s’arrêteront les meurtres de leurs activistes et leaders comme Medgar Evers, Malcolm X, ou Martin Luther King :

Will the murders never cease,
Are they men or are they beasts?
What do they ever hope, ever hope to gain?

Nina Simone met donc en avant, dans cette chanson, un homme et ses idées. Par-là, elle avertit l’auditeur de ce qui advient de la lutte, tout en se questionnant sur la suite. Par sa réaction aux événements, surtout en considérant la rapidité du dernier exemple, elle s’engage dans la défense de ce qui est fait pour le combat (marches, non-violence) et dénonce ceux qui s’y opposent et leurs actions (attentats, assassinats).

Conclusion

La chanteuse obtient un certain succès au sein des milieux militants et activistes des droits civiques, ce n’est pas toujours le cas pour l’ensemble de la population. Elle rencontre notamment des difficultés dans la distribution de certaines chansons : « Nous avons publié [‘Mississippi Goddam’] en single et il s’est bien vendu, sauf dans le sud où nous avons eu des problèmes avec la distribution. L’excuse était le blasphème – Goddam ! – mais la véritable raison était assez évidente. Un vendeur de Caroline du Sud a renvoyé une caisse complète de copie à notre bureau, chacun cassé en deux. […] Dans certains États, les distributeurs ont bipé le mot ‘Goddam’, modifié la formulation de la pochette et l’ont publié sous le titre ‘Mississippi #**#!’[4] ». La suite de leur carrière, après l’essoufflement du mouvement, n’est pas meilleure.

La fin de la décennie est décevante. Ses prises de positions en faveur des droits civiques et sa proximité avec des intellectuels ou des figures du mouvement qui défendent une utilisation de la violence, comme Malcolm X, lui portent préjudice. Elle perd des contrats et part pour la Barbade, puis le Libéria, avant de rejoindre l’Europe. Sa reconnaissance lui revient plus tard. Elle reçoit un Grammy Hall of Fame Award pour « I Loves You, Porgy », en 1999, tandis que des films la célébrant sont mis en place. Elle se voit même délivrer des diplômes honoraires pour sa musique et notamment venant du Curtis Institute, quelques jours avant sa mort et se voit décerner de nombreux prix.

Nina Simone voit toutefois sa carrière prendre un nouvel élan dans la fin des années 1980 et les années 1990. Elle publie de nouveaux albums avec plus ou moins de succès et continue de jouer sa musique lors de représentations ponctuelles ou en tournée. Cependant, elle ne retrouvera jamais la célébrité qu’elle a pu connaître au début de sa carrière. L’industrie musicale est passée à autre chose et il est rare que des morceaux si vieux soient remis au goût du jour, bien que ses chansons apparaissent dans des pubs ou des remix. Son importance est essentiellement reconnue après sa mort, elle est vue comme une des plus grandes chanteuses de jazz. Mais chez Nina Simone, son engagement pour les droits civiques n’est que peu mis en avant. Dans les compilations de ses meilleurs morceaux, un tout petit nombre des morceaux cités ici sont présents, essentiellement les hymnes – « I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free », « The Times They Are A-Changin’ » – ou les traditionnels de la musique populaire – « Sinnerman », « Nobody’s Fault But Mine », « I Loves You Porgy » – mais lorsqu’on s’intéresse aux morceaux avec un fond plus engagé, il ne reste « Ain’t Got No/I Got Life » et « To Be Young, Gifted and Black » et les chansons de l’album In Concert, notamment, sont totalement absentes.

Pourtant, Nina Simone disait, à propos des années 1960, qu’elle s’en souvient « comme deux faces d’une seule pièce, la politique et le jazz[5] ». L’imbrication des deux peut d’ailleurs être étendue à la musique ; nous avons pu voir que le gospel (« We Shall Overcome ») ou le blues (« Alabama » de J.B. Lenoir) ont été des genres musicaux très utilisés à des fins politiques comme l’ont été le folk (Bob Dylan en est un exemple), la pop et le rock (autour d’événements comme Woodstock).

[1] Terme vulgaire désignant le sexe masculin.

[2] « I know they’ll say I’m preachin’ hate », Simone, Nina, « Revolution (Part 1) », To Love Somebody [Audio CD], New York, RCA Records, 1969.

[3] « Preaching love and freedom for his fellow man », Simone, Nina, « Why? (The King of Love Is Dead) », ‘Nuff Said! [Audio CD], New York, RCA Records, 1968.

[4] « We released it as a single and it sold well, except in the south, where we had trouble with distribution. The excuse was profanity – Goddam! – but the real reason was obvious enough. A dealer in South Carolina sent a whole crate of copies back to out office with each one snapped in half. […] In some states the distributors bleeped out the word ‘Goddam’, changed the wording on the sleeve and released it under the title ‘Mississippi #**#!’. », Simone, Nina, Cleary, Stephen, I Put a Spell On You, New York, Da Capo Press, 1991, p. 90.

[5] « I remember it now as two sides of one coin, politics and jazz », Simone, Nina, Cleary, Stephen, I Put a Spell On You, New York, Da Capo Press, 1991, p. 67.

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