L’Affaire Maudet

Le feuilleton Pierre Maudet à Abu Dhabi est dans tous les médias Suisses, avec chaque semaine ou presque un nouvel épisode. Membre du parti libéral-radical, il avait été le seul candidat élu directement après le 1er tour des élections au gouvernement genevois le 15 avril 2018. Depuis le 11 mai dernier et les révélations de la Tribune de Genève et de Radio Lac, le désormais ex-président du Conseil d’Etat vacille mais s’accroche à son siège de politicien. Pourquoi ? Comment arrive-t-il à mener à bien son travail dans un tel contexte ? Ressent-il encore le soutien nécessaire pour assumer son rôle de porte-parole du peuple ? Retour sur l’affaire et tentative d’explication.

 

2015 : Mois de mai, Pierre Maudet et une délégation d’hommes d’affaire genevois voyagent à Dubaï. Ils y rencontrent Mohammed bin Zayed al-Nahyan. Pour l’élu PLR, c’est alors le début de l’affaire « people ». En novembre, il s’envole à nouveau pour Dubaï mais cette fois accompagné de sa femme et de ses enfants, en classe business. La famille Maudet réside dans l’Emirates Palace. Ce séjour passe inaperçu.

 

2016 : Quelques mois après ce voyage, au printemps, le journaliste Raphaël Leroy est mis au courant de ce cadeau offert à Pierre Maudet par les dirigeants Emiraties. Le rédacteur de Radio Lac adresse alors un e-mail au conseiller d’Etat pour en savoir plus au niveau du prix et s’il s’agissait d’une visite officielle. L’élu répond qu’il s’agissait d’un cadre privé et qu’il avait croisé le prince héritier de manière « fortuite » à l’hôtel. Maudet dit ensuite qu’il a pris en charge l’entier du voyage, en incluant une somme de CHF 4’000.- pour cinq billets (pour les membres de sa famille) aller-retour en classe business. Or, ce montant correspond au prix d’un seul et unique billet…

 

2017 : Cette « erreur de calcul » aurait intrigué un policier de la brigade financière et ce dernier aurait transmis un rapport au Ministère public. Le 21 août, la justice genevoise lance une procédure contre inconnu pour acceptation d’avantage. Cette enquête n’est pas encore révélée au public ni à Pierre Maudet. Le jour même, le candidat au Conseil fédéral au moment des faits est en plein débat avec Isabelle Moret et Ignazio Cassis.

 

11 mai 2018 : Entre-temps, Pierre Maudet n’a pas été élu au Conseil fédéral mais reconduit au gouvernement genevois dès le 1er tour. Moins d’un mois après sa réélection, la Tribune de Genève et Radio Lac, dont le nouveau directeur en chef n’est autre que Raphaël Leroy, lancent une série d’interrogations sur le mystérieux voyage de Maudet à Abu Dhabi. Les deux médias annoncent entre autres que le politicien romand a évoqué le renforcement de la coopération suisse-émiratie dans les domaines économique et sécuritaire.

 

14 mai 2018 : Pierre Maudet est entendu, à sa demande, par la Commission de gestion du Grand Conseil. Le lendemain, le Ministère public confirme avoir ouvert une enquête en août 2017, pour plus de clarté dans cette affaire.

 

17 mai 2018 : Le conseiller d’Etat est sous pression, il accepte alors de répondre aux sollicitations des médias. Dans un entretien accordé à la Tribune de Genève, il annonce que c’est « l’ami d’un ami » qui a payé le voyage. Pour compenser les frais de vol, il aurait versé CHF 4’000.- aux églises catholiques et réformés. Rien ne prouve que l’Etat émirati n’a pas payé cette escapade, répond Maudet, qui avoue s’être senti « mal à l’aise » mais que toutefois « aucune contrepartie n’a été demandée ».

 

C’est justement la question de la contrepartie qui fâche les acteurs politiques genevois. Pierre Maudet a siégé au Conseil d’administration de l’aéroport de Genève officiellement jusqu’à fin 2014, mais il était toujours plus ou moins informé des affaires traitées par la direction durant un bonne partie de l’année 2015. Son interventionnisme dans les dossiers, y compris dans le cas présent, est souligné par plusieurs proches de ce dossier, selon la RTS. En effet, un mois avant son voyage à Dubaï, l’aéroport de Cointrin ouvre l’appel d’offre pour le renouvellement de ses concessions de services au sol. Quelques jours après le retour du magistrat, sept candidatures ont été déposées et seront étudiées par une commission interne à l’aéroport. Parmi les entreprises candidates se trouvent Dnata, basée aux Emirats Arabes Unis. Après étude des dossiers, une partie de l’attribution finale revient à cette société. Coïncidence ? Les partis politiques en doutent. Dans un document interne du Conseil d’administration en possession de la RTS, il est fait état de « pressions insoutenables » exercées par Pierre Maudet sur certains membres de cette commission interne dans le processus d’attribution.

 

Depuis lors, le conseiller d’Etat a perdu la présidence du gouvernement ainsi que celle de la police et de l’aéroport de Genève mais tient tout de même en équilibre sur son siège d’élu. Le jugement pénal fera la lumière sur les contours de cette affaire, mais Maudet a déjà beaucoup perdu. Que ce soit en vue des élections fédérales de 2019, sa crédibilité face aux électeurs ou son influence sur la scène politique, l’ancien prodige du PLR ne peut plus se voiler la face. Sa capacité d’action s’amincit et il ferait mieux d’en tirer les conclusions, aussi radicales qu’elles puissent être, au risque de se voir infliger des revers encore plus affligeants.

 

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