La forge de Vulcain

La forge de Vulcain

« On devrait fonder une chaire pour l’enseignement de la lecture entre les lignes. »

Léon Bloy

Exégèse des lieux communs

De tous les écrivains de langue française, Honoré de Balzac est sans doute l’une de ses plus grandes gloires. Au-delà d’écrire des romans, des contes ou des piges dans les journaux, c’est tout un monde qu’il a créé. En effet, la Comédie humaine, bien que composé d’au moins 85 éléments, n’en constitue pas moins un seul et unique livre mais quel livre ! Passé ses portes, on peut faire toutes sorte de rencontres. L’étudiant Rastignac, le jeune Rubempré, la sotte Emilie des Fontaines, l’entrepreneur César Birotteau écrasé par la banque, la Duchesse de Longeais femme sans cœur, le cousin Pons et la cousine Bette, cette canaille de Vautrin, les malheurs de la femme de 30 ans Julie d’Aiglemont, le père Goriot et ses filles, Flore Brazier dite la Rabouilleuse, Valentin et sa peau de Chagrin, des cris des Paysans à l’usure pratiquée par Gobseck, c’est les mœurs du siècle de Balzac que vous avez sous les yeux. Stefan Sweig, qui a pondu un livre sur lui, disait qu’il était l’écrivain qui, en termes d’écriture, rédigeait avec une intensité jamais égalée. Il écrivait en moyenne 16 pages par jour ! Il écrivait la nuit pendant que les autres dormaient et il dormait pendant que les autres vivaient. Ecrivant inlassablement tout ce qu’il avait dans la tête en s’aidant de litres entiers de café, dont on dit qu’il en consommait des quantités effrayantes. Il mérite donc, pour son travail, le titre de Vulcain de la littérature car comme il le disait lui-même, il portait littéralement toute une société dans sa tête. Cependant, un aspect méconnu de l’écrivain, c’est qu’il était aussi un penseur. La comédie humaine émane d’un système philosophique dont était porteur l’auteur. Cette pensée de Balzac traverse, par la suite, toute l’architecture romanesque depuis les Etudes de mœurs jusqu’aux Etudes analytiques en passant par les Etudes philosophiques.

Bréviaire de philosophie balzacienne

Tout le système de pensée de Balzac est contenu dans trois œuvres, 2 romans et un troisième resté à l’état d’ébauche. Le premier titre est La Peau de chagrin, un des premiers titres qui a véritablement contribué à le faire connaître auprès du grand public. Le roman nous narre l’histoire de Raphaël de Valentin qui acquiert un objet, une peau de parchemin, qui lui donne le pouvoir de réaliser n’importe lequel de ses souhaits. Mais à chaque souhait réalisé, l’objet rétrécie peu à peu. Ce qui reste, représente le temps de vie restant du porteur. Métaphore de la vie humaine qui aura raison de Valentin et qui viendra nous fermer les yeux à nous aussi. Voilà que l’écrivain se fait mathématicien, l’espace d’un théorème, la vie décroit en raison directe de la puissance des désirs ou de la dissipation des idées. Le vieillard qui remet la peau lui dit d’ailleurs, en substance :

« Je vais vous révéler en peu de mots un grand mystère de la vie humaine. L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de la mort, VOULOIR et PENSER… Vouloir nous brûle et pouvoir nous détruit. »

La Peau de chagrin n’est que la théorie, Louis Lambert sera la pratique. Cette seconde pierre de l’édifice nous montre comment le génie d’un homme peut être écrasé par la pensée. Dans ce roman-là, on ne peut que constater les liens qui unissent la pensée et l’organisme. Tout être humain est composé d’une double nature. L’homme extérieur, que nous voyons et peut être objet pour la science et l’homme intérieur, incorporel et indivisible qui peut, pour les êtres de génie, quitter l’enveloppe charnelle et vivre une courte vie en dehors de celle-ci. Louis Lambert est un tel être mais il possède en lui une vie intérieure beaucoup trop puissante pour un organisme humain. Il est constamment en état de saturation. Lambert sera un jour détruit par la passion amoureuse qui sera le degré d’intensité de trop. Il ne peut le supporter et ce déluge de joie lui détruira le cerveau, enterré, comme Raphaël, sous une avalanche.

Plus tard, Balzac ébauchera une sorte de vulgarisation qu’il avait prévu d’intituler le Phédon d’aujourd’hui, du nom du dialogue célèbre de Platon où l’immortalité de l’âme est traitée. Nous connaissons ce fragment sous le titre les Martyres ignorés qui est une conversation entre intellectuels concernant ce problème de la pensée. Le médecin, Physidor, tiendra notamment le propos que voici :

« Je voulais vous dire un secret, le voici. La pensée est plus puissante que ne l’est le corps, elle le mange, l’absorbe et le détruit ; la pensée est le plus violent de tous les agents de destruction, elle est le véritable ange exterminateur de l’humanité, qu’elle tue et vivifie, car elle vivifie et tue. Mes expériences ont été faites à plusieurs reprises pour résoudre ce problème, et je suis convaincu que la durée de la vie est en raison de la force que l’individu peut opposer à la pensée ; le point d’appui est le tempérament. Les hommes qui, malgré l’exercice de la pensée, sont arrivés à un grand âge, auraient vécu trois fois plus longtemps en n’usant pas de cette force homicide ; la vie est un feu qu’il faut couvrir de cendres. Penser, mon enfant, c’est ajouter de la flamme au feu. […] Réunissez sur un point donné quelques idées violentes, un homme est tué par elles comme s’il recevait un coup de poignard. »

Nous avons maintenant la clé de voute nous permettant d’analyser avec finesse les Études de mœurs. C’est à cause d’une idée unique que Balthazar Claës, le protagoniste de la Recherche de l’absolu, ira jusqu’à sacrifier sa fortune et sa famille pour la seule trouvaille du principe régissant la matière. Le père Goriot est progressivement détruit par l’idée de la paternité, il donnera tout pour ses filles. Il aime Rastignac proportionnellement à l’amour que lui porte Delphine de Nuncingen.

Après La Peau de chagrin et Louis Lambert, Balzac franchi encore une étape dans l’élaboration de son système avec Séraphîta. Lambert incarnait l’extrémité de l’humanité mais au sein encore de l’humain. Séraphîta est l’incarnation de l’homme intérieur qui vit désormais sa propre vie. Contrairement à d’autres écrivains créateurs d’anges comme Vigny, par exemple, l’ange de Balzac explique l’humanité et lui octroie un but. Ce n’est pas la créature d’un autre monde mais bien le point d’arrivée de l’histoire humaine. L’existence de Séraphîta est véritablement un acte de foi. Heureusement pour le lecteur, Balzac fait peu preuve, dans ce texte, de mysticisme. L’auteur s’en tire relativement bien en faisant de l’héroïne un docteur.

Quelle est la place des femmes ?

Il est certain que Balzac n’aurait pas été Balzac s’il n’y avait eu des femmes pour le lire. Flaubert fera lui-même l’éloge de l’auteur de la Physiologie du mariage et surtout son observation aiguë de la condition féminine. La Comédie humaine n’est donc pas en reste de personnages féminins. Dans leurs cas, la pensée se manifeste en sentiment ou en vanité, des tempêtes et des tristesses au sein de la mondanité. Nous avons souhaité nous attarder, arbitrairement, sur deux personnages féminins d’importance à nos yeux. Le premier de ces personnages est Julie d’Aiglemont, l’héroïne de La Femme de trente ans. Il faut d’abord rappeler que ce roman est, à l’origine, plusieurs nouvelles séparées que Balzac adaptera en une seule et même histoire. Ce roman est un roman à thèse, il s’agit de faire une démonstration au lecteur. Balzac veut montrer que les ravages de la pensée n’en sont pas moins implacables avec les femmes qu’avec les hommes. Cependant, la pensée empoisonne, à travers la femme, l’ensemble de la famille. Tout ce que madame fait en dehors de son rôle d’épouse et de mère se retourne en définitif contre elle et l’enterre progressivement. Si elle faute, elle déchaînera des forces que rien au monde ne pourra stopper. Julie se mariera avec un homme qu’elle considère, au départ, comme toujours au début d’une histoire. Elle découvrira vite la lassitude à travers cet homme inintéressant et l’enfermement dans la vie domestique. Elle tente donc une échappée grâce à l’adultère. Cependant, à cette époque, il y a toujours le risque des enfants. Elle en aura deux, un de son mari et un de l’amant. Cet enfant-là, Hélène, ressent bien qu’elle est l’incarnation d’une faute. Elle déteste son frère car il est préféré à elle. Un jour, au bord d’une rivière, elle le pousse… La faute de la mère vient de tuer mais cela n’est que le commencement. La fille de Julie partira, un jour, avec un vagabond qui s’était présenté à leur domicile. Il venait d’assassiner à coup de hache un procureur général. Hélène sera attirée par cet homme portant une malédiction semblable à la sienne. On la retrouvera agonisante près d’un village. Elle finira par mourir dans les bras de sa mère, qui ne la reconnaitra pas.

Le second personnage féminin que nous mettons en jeu est Antoinette de Longeais. Elle est l’incarnation de la coquetterie et de l’individualisme, l’idéal-type de sa classe sociale. Elle évolue et parle selon les codes de cette même classe. A travers l’amour sans conditions que lui porte le général de Montriveau, c’est tout un mélodrame qui se développe. Là encore, le lecteur peut observer les dégâts galopants qu’exerce la pensée sur Antoinette, à travers l’enlèvement dont elle est la victime. Ce moment incarne la césure entre un avant et un après. Un procédé littéraire tout à fait à propos pour ce roman car on déteste la manipulation qu’Antoinette exerce sur Montriveau. Tel ce passage : « La duchesse de Longeais, sachant de quel prix passager était la conquête de cet homme, résolut, pendant le peu de temps qui mit la duchesse de Maufrigneuse à l’aller prendre pour le lui présenter, d’en faire un de ses amants, de lui donner le pas sur tous les autres, de l’attacher à sa personne, et déployer pour lui toutes ses coquetteries. Ce fut une fantaisie, pur caprice de duchesse avec lequel Lope de Vega ou Calderon a fait le Chien du jardinier. Elle voulut que cet homme ne fût à aucune femme, et n’imagina pas d’être à lui. » Nous avons une coquette qui fait mumuse avec un homme habité par un sentiment profond. Après la césure nous trouvons plutôt ceci :

« – Armand, dit-elle, il me semble qu’en résistant à l’amour, j’obéissais à toutes les pudeurs de la femme, et ce n’est pas de vous que j’eusse attendu de tels reproches. Vous vous armez de toutes mes faiblesses pour m’en faire des crimes. Comment n’avez-vous pas supposé que je pusse être entrainée au-delà de mes devoirs par toutes les curiosités de l’amour, et que le lendemain je fusse fâchée. Désolée d’être allée trop loin ? Hélas ! c’était pêcher par ignorance. Il y avait, je vous le jure, autant de bonne foi dans mes fautes que dans mes remords. Mes duretés trahissaient bien plus d’amour que n’en accusaient mes complaisances. »

La question des classes

Cette question est présente, dans l’œuvre de Balzac, dans trois de ses textes, au moins, ce sont la maison du chat qui pelote, César Birotteau et les Paysans bien sûr. Nous voyons là comment la pensée structure les individus et les séparent en groupes. Dans la maison nous trouvons une fille, petite bourgeoise, qui travaille dans la boutique familiale et tombe amoureuse d’un peintre, représentant de la bohème. Balzac nous montre bien l’antagonisme de classe à travers la remarque du père à sa fille : « Augustine, dit-il, les artistes sont en général des meurt-de-faim. Ils sont trop dépensiers pour ne pas être toujours de mauvais sujets. » Bien après, Augustine va s’intéresser au monde dans lequel évolue son mari et ce à travers sa rencontre avec la duchesse de Carigliano, la propre maîtresse de l’artiste-peintre. Elle lui demande conseil car son mari est de la même classe qu’elle. Augustine, malgré toute les forces de sa volonté, ne parvient pas à pénétrer le monde dont est issu son mari.

Dans César Birotteau l’idée s’incarne à travers toute une conception mercantile que ce parfumeur exemplifie. Dans ce roman, on voit le changement, le bousculement d’une idée du commerce pour une idée des affaires. Ce changement d’idée applique ces lois et se trouve être à la source des souffrances de ce commerçant-parfumeur. Il incarne la disparition du bon vieux temps.

Les Paysans est un cas à part dans l’œuvre de l’écrivain. Commencé en 1835, une partie est publiée en 1840. La seconde partie n’est pas terminé quand Balzac décède. C’est le roman le plus engagé de toute son œuvre. Dans ce roman fort ennuyeux à l’époque mais parfaitement moderne et même d’avant-garde de nos jours, c’est une idée nouvelle qui a pris racine dans la Bourgogne d’après la révolution. Le monde paysan se souvient de la période des jacqueries et de l’accès aux terres, le seul outil de la révolution pouvant impacter sur le comportement de la paysannerie. En témoigne cet extrait sans équivoque :

« – comment, depuis trente ans que le ère Rigon vous suce la moelle de nos os, vous n’avez pas encore vu que les bourgeois et gouvernement, c’est tout un ! Quéqu’ils deviendraient si nous étions tous riches ?… Laboureraient-ils leurs champs, feraient-ils la moisson ? Il leur faut des malheureux !…

– Faut tout de même chasser avec eux, répondit Tonsard, puisqu’ils veulent allotir les grandes terres… Et après, nous nous retournerons contre les Rigon…

– Vous avez raison, répondit Fourchon. Comme dit le père Niseron, qu’est resté républicain après tout le monde, le Peuple a la vie dure, il ne meurt pas, il a le temps pour lui !… »

Physiologie du secteur tertiaire contemporain

A présent, nous nous tenons loin du fast et des grandiloquences du bon goût parisien. Pourtant Les Employés est bien un roman classé dans les scènes de la vie parisienne. Contrairement à une idée très répandue, Balzac ne décrit pas les vicissitudes et les médiocrités de la bourgeoisie seulement. La majeure partie de ses textes traite plutôt du tout Paris. Cela pour une raison simple, ce milieu illustre bien mieux la pensée de Balzac. Sur la bourgeoisie, la pensée agit mais au compte-goutte. Ce ne peut être que la tête du pays car c’est la tête qui est touchée en premier. La matrice de nos employés c’est une idée sociale qui crée une espèce sociale particulière qui n’existe que par sa fonction. La fonction impose, quant à elle, ses mœurs, son vêtement et sa nourriture. Par les effets de la fonction, l’employé se déforme physiquement par l’habitude de la subordination et il se voit mutilé ontologiquement car on lui propose un idéal de bureau à savoir la progression au sein de l’administration. Son existence se voit aussi réduite car cette ontologie aliénatoire de table n’est effective que dans les bureaux. Elle s’auto-abolirait de fait en dehors d’eux, face au réel complexe et nourrissant extérieur. L’employé n’est pas un être humain générique mais un macchabé qui déambule et rampe dans les dossiers. Certains voient en Balzac un précurseur de la sociologie. Nous voyons, nous, un habile dialecticien qui articule une pensée du Tout et il utilise cette méthode pour analyser la société de son époque et, par corollaire, la société contemporaine. C’est là ce qui fait son actualité. Ensuite, la philosophie de l’idée qu’il montre dans les Etudes Philosophiques ne sort pas de sa tête mais au contraire, grâce à la fréquentation du milieu parisien qui était la sienne, il a pu extraire sa pensée et sa méthode directement du réel lui-même. Après, avec cette pensée du Tout, il peut analyser un cas particulier au sein de la totalité, c’est le cas avec Les Employés. Car le Tout est contenu dans les parties comme les parties sont présentes dans le Tout. En revanche, et ce sera là notre conclusion, le Tout n’est pas égal à la somme des parties.

La Comédie humaine

Nous terminerons là-dessus. Nous avons fait qu’esquisser un fil conducteur qui traverse toute l’œuvre de cet écrivain de génie. Nous avons extrait, à cet effet, quelques titres, ceux qui nous paraissaient les plus pertinents tout du moins. Il est certain que nous ne lisons pas la Comédie humaine mais que nous la pratiquons. En effet, nous apprenons tout ce qu’il faut savoir sur la société de notre époque à travers ses œuvres. Au demeurant, nous espérons que cette légère monographie donnera envie au lecteur de se plonger dans cette œuvre sans pareil.

Josselin Fernandez

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